Biélorussie : une économie sous dépendance

Confrontée à une crise politique sans précédent, la Biélorussie place en la Russie une partie de ses espoirs afin de ne pas couler. Au risque d’en payer le prix fort.

« Je ne comprends pas pourquoi les gens sont mécontents. Les rayons des magasins sont pleins, il y a du travail… Veulent-ils tous devenir riches ? Mais c’est impossible ! » En ce dimanche 16 août, Zinaïda manifeste dans le centre de Minsk, pour soutenir « son » Alexandre Loukachenko. « S’ils le mettent dehors, qui va s’occuper de nous ? Pour déstabiliser le pays, il y a du monde, mais qui pense à l’avenir ? », s’inquiète-t-elle, en brandissant le drapeau vert et rouge de la Biélorussie, hérité de l’époque soviétique.

Zinaïda travaille à l’usine chimique de Gomel (GKhZ), une ville de 500 000 habitants de l’est du pays. Son voyage à Minsk (280 kilomètres) a été organisé par son employeur. Pour elle, aucun de ses collègues ne soutient l’opposition qui conteste depuis deux semaines la réélection du président : « Faire grève ? Pour quoi faire ? Au travail ! ».

L’usine, qui appartient au gigantesque groupe public Belneftekhim, emploie plus de 2 000 personnes, payées en moyenne 250 euros ‒ « assez pour se nourrir », précise Zinaïda en souriant. Quelque 85 % de sa production est destinée à un marché intérieur dominé aux trois quarts par les entreprises d’État : l’usine dépend entièrement des commandes publiques, et le moindre soubresaut dans cette économie quasi planifiée peut mener à la catastrophe sociale…

Plus de la moitié des sociétés biélorusses ne dégagent presque aucun bénéfice.

Tout le monde ne partage pas cette crainte de l’avenir, même au sein de la Belneftekhim. Dans l’ouest du pays, à la frontière polonaise, l’usine Grodno Azot s’est mise en grève à l’appel de l’opposition. Égalité, chômage bas, absence de conflits sociaux… Pour les ouvriers grévistes, il est hors de question de remettre en question ces avantages : la contestation porte essentiellement sur la personne d’Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis vingt-six ans. Quant aux conséquences économiques éventuelles de son départ, dans cette usine dont l’activité est tournée vers l’exportation, elles n’inquiètent personne : « Comme si un départ de Loukachenko pouvait faire disparaître nos clients russes… », ironise Tamara, une cadre de l’entreprise.

Dépendance économique

Économiquement, que serait la Biélorussie sans la Russie ?

Certes, en un quart de siècle, le PIB par habitant (6 604 dollars) a quintuplé. Toutefois, la croissance à deux chiffres des premières années de la présidence Loukachenko (11,4 % en 1997) a laissé la place, dès 2008, à une stagnation qui se poursuit aujourd’hui (0,4 % en moyenne à partir de 2014). La faute en revient, en partie, à une économie possédée aux trois-quarts par l’État et à des entreprises publiques inefficaces, dont le déficit représente chaque année entre 2 et 3 % du PIB selon le Fonds monétaire international (FMI).

Pour équilibrer le budget, Minsk met largement à contribution le secteur privé : selon le journaliste économique russe Boris Grozovski, les entreprises biélorusses sont taxées en moyenne à hauteur de 53,3 % de leur chiffre d’affaires ‒ c’est 1,32 fois supérieur à la moyenne mondiale… En conséquence, selon une enquête récente du journal Novaïa gazeta, plus de la moitié des sociétés biélorusses ne dégageraient presque aucun bénéfice.

Mais la Biélorussie est surtout dépendante de son grand voisin, qui absorbe 41,5 % de ses exportations (13 569 milliards de dollars) et lui fournit 55,8 % de ses produits importés (21 983 milliards de dollars). Dans le détail, Minsk vend à Moscou des produits alimentaires (15 % du total, surtout des produits laitiers et de la viande), des camions (5,5 %), des pièces détachées de machines agricoles (2,2 %) et des meubles (2,1 %). La Russie lui vend essentiellement des automobiles (4,3 %) et des hydrocarbures (29,9 %).

Grève à l’usine de fertilisants Belarouskali, dans la région de Minsk, le 18 août 2020. Photo : Vikor Drachev / TASS

Minsk profite d’ailleurs du « prix d’ami » consenti – non sans d’âpres négociations – sur ces derniers, pour réaliser une confortable plus-value à la revente, sur les marchés internationaux, de produits dérivés du pétrole russe : sur 60 milliards de dollars de PIB, 10 milliards sont ainsi dus à la « générosité » russe. Une générosité intéressée, bien sûr, le Kremlin considérant ce « cadeau » comme un moyen de s’assurer la loyauté d’Alexandre Loukachenko.

Ce système est loin de satisfaire tout le monde, et nombre de Biélorusses sont contraints de s’expatrier – en Pologne, en Lettonie, en Lituanie ou en Russie – pour joindre les deux bouts. Alexandre Loukachenko ne veut toutefois pas entendre parler de réforme, un mot tabou dans les coulisses du pouvoir : les velléités réformatrices de l’ex-Premier ministre Sergueï Roumas lui ont coûté son poste en juin dernier.

Grève quasi générale

La crise politique actuelle, initialement cristallisée autour de la personne d’Alexandre Loukachenko, a pris un tour économique qui pourrait se révéler décisif.

Aujourd’hui, les fleurons de l’industrie biélorusse sont en grève : Belarouskali (fertilisants), BelAZ (engins miniers), MAZ (poids lourds et autobus), MTZ (ses usines fabriquent un tracteur sur dix dans le monde), BMZ (métallurgie), Naftan (raffineries)… Face aux grévistes, le président biélorusse a choisi de durcir le ton, exigeant la fermeture des usines ayant débrayé. « Ça va les [les grévistes, ndlr] refroidir », a-t-il déclaré devant ses partisans lors d’un meeting à Grodno.

Cette attitude laisse toutefois perplexes un certain nombre d’observateurs. « On parle d’entreprises qui représentent plus de la moitié du PIB et les trois-quarts des exportations du pays, souligne l’économiste biélorusse Iaroslav Romantchouk. Ce sont aussi des employeurs essentiels : si les grèves durent ne serait-ce qu’un mois, c’est toute l’économie qui finira pas s’arrêter. »

D’ailleurs, les premières conséquences financières se sont déjà fait sentir. Les obligations d’État sont en chute libre aux bourses de Moscou et de Francfort, tandis que l’agence Standard & Poor’s tire la sonnette d’alarme : Minsk pourrait bientôt être dans l’incapacité d’emprunter sur les marchés.

« La souveraineté de la Biélorussie, telle que nous la connaissons aujourd’hui, sera bientôt de l’histoire ancienne. »

L’économiste Leonid Fridkine ne croit pas, quant à lui, à un scénario catastrophe pour son pays. De son point de vue, la crise ne devrait d’ailleurs pas durer plus d’un mois. « Quand les grévistes auront obtenu ce qu’ils veulent, le travail reprendra rapidement », affirme-t-il. Il évalue les pertes totales à 700 millions de dollars par mois : « On a vu pire. Au début de l’année, la dévaluation du rouble biélorusse a coûté 1,5 milliard de dollars… », rappelle-t-il.

Les spécificités du système économique doivent également permettre de relativiser les risques. « Au 1er juillet dernier, les réserves de produits finis étaient évaluées à 2,5 milliards de dollars, soit 78 % de la production industrielle mensuelle », ajoute Leonid Fridkine. Des hangars pleins à craquer en raison du déséquilibre entre l’offre et la demande.

Et si la crise s’éternise ? Dans ce cas, l’économiste Anton Platov prévoit des difficultés à honorer les contrats en cours, ainsi qu’un retard dans les investissements futurs. Il craint également que les producteurs biélorusses perdent leurs positions sur le marché voisin : « La plupart des contrats avec la Russie portent sur des livraisons à court terme », précise-t-il.

Le prix du coup de main

Quelle que soit l’issue de la crise, les liens économiques entre Minsk et Moscou s’en trouveront bouleversés, notamment pour des raisons politiques, explique Iaroslav Romantchouk. Il rappelle que le Kremlin milite, depuis deux ou trois ans, en faveur d’une intégration toujours plus grande des deux pays, via un transfert des compétences politiques et économiques de Minsk vers un organe supranational, l’État de l’Union. Alexandre Loukachenko s’y est longtemps opposé, y voyant une menace pour la souveraineté de son pays – et pour son propre pouvoir. Combien de temps encore pourra-t-il camper sur ses positions et s’opposer à un voisin qui tient une partie de son avenir entre ses mains ?

Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko lors d’une conférence de presse commune à Saint-Pétersbourg, le 3 avril 2017. Photo : Mikhail Klimentyev/Planet Pix via ZUMA Wire

Avec une dette de 8 milliards de dollars, qui a doublé depuis 2012, la Biélorussie est le premier débiteur de la Russie. Durant l’été 2019, pour la première fois, Moscou a refusé de refinancer cette dette, arguant, selon son ministère des Finances, que « Minsk ne faisait aucun effort en matière d’intégration économique ». Cette fois, le Kremlin pourrait se montrer plus accommodant avec son voisin, à condition que ce dernier, dans une situation toujours plus difficile, y mette aussi du sien…

« La souveraineté de la Biélorussie, telle que nous la connaissons aujourd’hui, sera bientôt de l’histoire ancienne, prédit Iaroslav Romantchouk. Loukachenko peut bien se maintenir au pouvoir jusqu’en 2021 : sa politique ne sera plus décidée à Minsk mais à Moscou. »

L’économie russe ne se portant pas beaucoup mieux que sa voisine, cette perspective ne réjouit pas le chercheur. « Les Russes ne nous apporteront ni croissance ni développement ; ils viendront avec certains mécanismes bien connus de spoliation, déplore-t-il. Cependant, la Biélorussie n’a pas le choix : sans l’aide russe, le PIB biélorusse reculerait de 7-10 % en quelques mois. Ce serait encore pire. »

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