Biélorussie : un président en état de siège

L’élection présidentielle biélorusse se tient, ce dimanche 9 août, dans un climat de tension sans précédent. Fébrile face à la montée en puissance de l’opposition, le président sortant, Alexandre Loukachenko, a pris le risque de provoquer une crise diplomatique avec la Russie pour mobiliser son électorat.

Depuis plusieurs mois, à Minsk, tout le monde a conscience que les apparitions télévisées du président et les reportages édulcorés sur la prospérité du pays ne suffiront pas à la réélection de celui qui tient les rênes de la Biélorussie depuis 1994. « D’ordinaire, la Commission électorale enregistre un score situé entre 70 et 80 %, les médias communiquent à ce sujet, et les forces de l’ordre répriment les protestataires dénonçant les fraudes électorales », rappelle le politologue Viktor Demidov. Cette année, c’est plus compliqué.

Si, comme de coutume, les médias publics accordent au président 79 % des intentions de vote et ne laissent que des miettes à ses concurrents (Andreï Dmitriev, Sergueï Tcheretchen, Anna Kanopatskaïa et Svetlana Tikhanovskaïa), les sondages indépendants – dont la publication dans la presse est « fortement déconseillée » par le ministère de l’Information – placent régulièrement Alexandre Loukachenko au pied du podium. Et malgré les mesures prises par le pouvoir pour étouffer les voix discordantes, l’opposition se prend à rêver…

Une campagne à rebondissements

Lancée le 8 mai, la campagne a été exceptionnellement agitée. En juillet dernier, la Commission centrale électorale a refusé d’enregistrer les candidatures de deux prétendants sérieux : celle de l’homme d’affaires Viktor Babariko pour une déclaration de patrimoine litigieuse (donné favori, il a été jeté en prison en juin, accusé de fraude fiscale), et celle du diplomate Valeri Tsepkalo, dont la moitié des parrainages a été invalidée (les candidats devaient réunir 100 000 signatures d’électeurs pour se présenter). Ce dernier est actuellement réfugié en Ukraine.

« Les gens sont fatigués de cette présidence sans fin et de l’absence de réformes. »

Dans le même temps, le pouvoir a imposé des conditions drastiques pour la tenue des meetings de l’opposition. À Minsk et dans les grandes villes du pays, les concurrents de M. Loukachenko ne peuvent rencontrer les électeurs que dans quelques petites salles éloignées du centre. « Le pouvoir a cru ainsi rendre le mouvement aussi inaudible que possible », explique le politologue Alexandre Fedouga. Peine perdue : le 14 juillet, à l’annonce de l’annulation de la candidature de M. Babariko, des milliers de personnes sont descendues dans la rue à Minsk et dans les villes du pays, malgré un déploiement massif des forces de l’ordre. Les affrontements entre manifestants et policiers ont été nombreux, près de 250 personnes ont été arrêtées.

Une troïka en jupons

Minsk, vendredi 31 juillet. Plus de 60 000 personnes sont venues exprimer leur soutien à Svetlana Tikhanovskaïa, la nouvelle candidate de l’opposition. Âgée de 38 ans, elle a pris les rênes de la campagne de son mari, le célèbre réalisateur Sergueï Tikhanovski, arrêté, lui aussi, en juin. Lors des rassemblements (très suivis sur internet par les habitants de la province), elle est épaulée par Veronika Tsepkalo (épouse de Valeri Tsepkalo) et par Maria Kolesnikova, ancienne directrice de campagne de Viktor Babariko. Ces trois femmes, inconnues du grand public il y a encore deux mois, incarnent pour beaucoup de Biélorusses l’espoir de voir Alexandre Loukachenko quitter enfin le pouvoir.

De gauche à droite : Veronika Tsepkalo, Svetlana Tikhanovskaïa et Maria Kolesnikova lors d’un meeting à Minsk, le 19 juillet 2020. Photo : AP/TASS

« Les gens sont fatigués de cette présidence sans fin et de l’absence de réformes. La gestion de la crise du coronavirus est la goutte qui a fait déborder le vase : Loukachenko s’est entêté à contester la réalité du virus, niant l’évidence [officiellement, le pays recense 68 000 cas de contamination et près de 600 morts, pour une population de 9,4 millions d’habitants, ndlr]. Résultat, les Biélorusses, d’ordinaire paisibles et détachés de la politique, sont extrêmement remontés contre le pouvoir », analyse le politologue Viktor Demidov.

La cinquième colonne

Ces derniers jours, Alexandre Loukachenko enchaîne les visites de sites militaires. Dans la presse, le président du Conseil de sécurité, Andreï Ravkov, assure, quant à lui, que l’armée se tient prête, en cas de besoin, à neutraliser « les fauteurs de trouble » et à enrayer « toute tentative de déstabilisation du pays ».

Ces propos ont reçu un éclairage particulier après l’arrestation, le 29 juillet, de 33 ressortissants russes, accusés d’être des mercenaires du groupe Wagner, une société militaire privée supposée appartenir à Evgueni Prigojine, un homme d’affaires proche du Kremlin. Selon Minsk, ces hommes – des artificiers, des snipers, des informaticiens… – feraient partie d’un détachement de quelque 200 combattants étrangers présents sur le sol biélorusse pour y perpétrer des attentats.

M. Loukachenko cherche à faire vibrer la corde patriotique de sa population, jalouse de sa souveraineté et de son identité face au « grand frère russe ».

Certes, l’appartenance de ces hommes au groupe Wagner semble établie ; quatorze d’entre eux seraient originaires d’Ukraine et auraient combattu dans les rangs des séparatistes du Donbass. Toutefois, selon une version très partagée à Moscou, ces mercenaires étaient en transit vers un pays tiers – probablement la Libye. Par ailleurs, ils n’étaient en possession d’aucune arme et ne se sont signalés par aucun comportement visant à déstabiliser le pouvoir biélorusse, durant les semaines précédant leur interpellation.

« Et alors? Ils ont tout avoué pendant les interrogatoires. Leurs renforts viennent d’être parachutés dans le sud ! », affirme Alexandre Loukachenko dans un discours prononcé le 4 août. Et le président biélorusse de poursuivre, s’adressant directement à la frange de sa population la plus rurale et traditionnelle : « Rendez-vous compte ! C’est la saison des moissons, et au lieu d’être aux champs, nous devons courir les forêts pour attraper [ces mercenaires] ! »

Le grand frère indigne

Le but de ce « spectacle », pour reprendre les mots de la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, est simple : remobiliser l’électorat autour du président, qui se pose en unique et dernier rempart contre les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur.

Dans le même discours, Alexandre Loukachenko décrit d’ailleurs une Biélorussie entourée de prédateurs souhaitant son départ, afin de se partager les richesses du pays (85 % de l’industrie biélorusse appartiennent toujours à l’État) et de livrer ce dernier au « capitalisme oligarchique ».

Parade militaire à l’occasion du 75e anniversaire de la Victoire sur l’Allemagne nazie, à Minsk, le 9 mai 2020, en pleine épidémie de Covid-19. Photo : Sergei Gapon/EPA

Cette rhétorique n’est pas neuve. En revanche, affirmer que la Russie ne se comporte plus en « frère » mais en simple « partenaire », après avoir insinué que le Kremlin pouvait être à l’origine de l’envoi des mercenaires du groupe Wagner, a de quoi surprendre.

Alexandre Loukachenko semble vexé que Vladimir Poutine ne lui ait manifesté aucun soutien, d’une manière ou d’une autre, au cours de la campagne électorale, alors même que Moscou souligne régulièrement la nécessité de renforcer l’intégration économique et politique entre les deux pays. Dans le même temps, il cherche à faire vibrer la corde patriotique de sa population, jalouse de sa souveraineté et de son identité face à un « grand frère russe » trop enclin, à ses yeux, à la mépriser.

Le pari peut-il réussir ? Viktor Demidov s’abstient de tout pronostic : « L’équation électorale actuelle compte trop d’inconnues pour que quiconque ose en prédire l’issue », constate le politologue.

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