Biélorussie : Moscou prend ses distances avec Loukachenko

À Moscou, la victoire d’Alexandre Loukachenko, le 9 août dernier, n’a pas suscité l’enthousiasme habituel. Le Kremlin semble même envisager la possibilité d’un départ prochain du président biélorusse.

En octobre 2015, après la précédente réélection d’Alexandre Loukachenko à la tête de la Biélorussie, Vladimir Poutine avait été le premier dirigeant étranger à féliciter le vainqueur – par téléphone. À l’époque, le Kremlin saluait officiellement « une victoire convaincante, témoignant d’une indéniable autorité politique et de la confiance de la population en son président ».

Cinq ans plus tard, le président russe s’est manifesté après ses homologues chinois et kazakhstanais. Il s’est contenté d’un télégramme insistant sur les intérêts communs, politiques et militaires, entre « les deux peuples frères » (russe et biélorusse). Il n’a eu aucun mot pour saluer ou ne serait-ce que mentionner le score impressionnant du président sortant (officiellement, plus de 80 % des voix…), remis en question depuis trois jours par les manifestants dans les rues d’une trentaine de villes du pays et jusque devant l’ambassade de Biélorussie à Moscou.

Débat de parlementaires

Au-delà du Kremlin, la victoire d’Alexandre Loukachenko et les protestations de l’opposition sont perçues de manière contrastée dans la classe politique russe. « Les manifestations relèvent de la provocation et ne sont pas de nature à remettre en cause la légitimité du scrutin », a déclaré le sénateur Oleg Melnitchenko, coordinateur de la mission d’observation envoyée à Minsk par les pays de la CEI.

Au contraire, l’influent député Konstantin Zatouline, vice-président du comité parlementaire CEI et intégration eurasiatique, évoque une élection « douteuse » : « La campagne électorale [du président sortant] était un tissu de mensonges et de contre-vérités, a-t-il ajouté. Les résultats du scrutin n’inspirent aucune confiance. Beaucoup disent que Loukachenko a gagné l’élection mais perdu le pays : la faute en revient à sa politique égoïste, qui vise uniquement le maintien du pouvoir entre ses mains. » Pour le député, la communauté internationale finira par prendre fait et cause pour les manifestants. Il a d’ailleurs regretté que les observateurs de la CEI aient soutenu M. Loukachenko… Selon une source proche du Kremlin, le rapport de ces derniers aurait même été accueilli avec scepticisme par Vladimir Poutine, qui aurait demandé à son ambassade à Minsk une étude détaillée des résultats du scrutin.

Manifestation à Minsk dès la fermeture des bureaux de vote, le 9 août 2020.
Photo : Yauhen Yerchak/EPA/TASS

Le leader du parti nationaliste LDPR, Vladimir Jirinovski, connu pour dire tout haut ce qui se murmure dans les coulisses du pouvoir, a parlé, quant à lui, de « l’agonie du régime de Loukachenko » et de « l’émigration prochaine – cette année ou la suivante – du président biélorusse ».

Une presse unanime

Autre signe que le vent a tourné : les trois grandes chaînes nationales russes (la Première Chaîne, Rossiïa 1 et NTV) ont diffusé des reportages sur les manifestations. « Elles ont traité la contestation des résultats par l’outsider du scrutin, Svetlana Tikhanovskaïa, évoqué les affrontements entre policiers et manifestants, l’usage de grenades assourdissantes par la police anti-émeute et les blessés des deux camps… Elles ont même parlé du blocage d’internet et des critiques des pays européens », énumère sur Facebook la spécialiste des médias Arina Borodina.

Fait exceptionnel, l’agence de presse TASS a été la première, dans la soirée du 10 août, à annoncer la mort d’un manifestant en citant une ONG biélorusse d’opposition, Vesna. Le 12 août, c’est l’agence RIA Novosti qui a diffusé en direct la marche des femmes contre Loukachenko. Quant à la chaîne de télévision RT, son fil Telegram publie en continu des photos et des vidéos de violences policières.

« Nous ne nous attendions pas à ce que Loukachenko utilise la Russie comme repoussoir au cours de sa campagne. Cela frôle l’infamie. »

Il faut dire que Minsk n’a rien fait pour s’attirer les bonnes grâces de la presse : le 10 août, plusieurs journalistes russes ont été arrêtés. Ils ont finalement été libérés le lendemain, après que plusieurs responsables russes – dont le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le président du comité parlementaire pour les médias, Alexandre Khinchtein – s’étaient publiquement offusqués du sort réservé à leurs compatriotes.

« Le Kremlin a beau ne pas condamner officiellement l’attitude du pouvoir biélorusse, le vice-président de l’administration présidentielle en charge de la presse, Alexeï Gromov, a donné le feu vert aux médias pour couvrir les manifestations de l’opposition », confie notre interlocuteur au Kremlin.

La Russie comme repoussoir

En 2015, les félicitations chaleureuses adressées par Vladimir Poutine à son homologue intervenaient dans un contexte tendu. Les deux pays peinaient à s’entendre sur les prix du gaz russe acheté par l’un et du lait biélorusse importé par l’autre. Minsk, soucieuse de conserver son rôle d’intermédiaire pour un règlement de la crise ukrainienne, ne s’empressait pas de reconnaître le « rattachement » de la Crimée à la Russie. Enfin, craignant que son pays ne devienne une cible privilégiée en cas de guerre en Europe, Alexandre Loukachenko refusait d’accueillir une base aérienne russe près de Bobrouïsk.

Depuis, certaines tensions se sont apaisées. Minsk paie à nouveau le gaz russe à « prix d’ami » et participe régulièrement aux exercices militaires Zapad, axés sur une riposte commune en cas d’attaque des Occidentaux. En juin dernier, MM. Poutine et Loukachenko ont inauguré ensemble un monument dédié aux soldats soviétiques morts pendant les batailles de Rjevsk (1942).

L’ambassadeur de Russie à Minsk, Dmitri Mezentsev (à gauche), et les journalistes libérés : Vladislav Zizdok, Semion Pergov, Dmitri Lassenko, Anton Starkov. Photo : Viktor Tolotchko/RIA Novosti

Cette bonne entente a été « douchée » ‒ pour reprendre l’expression d’une source diplomatique russe – par l’arrestation, en juillet, près de Minsk, de trente-trois mercenaires du groupe Wagner, une société militaire privée supposée appartenir à Evgueni Prigojine, un homme d’affaires proche du Kremlin. Minsk les accuse de préparer des attentats sur son territoire. Vue de Moscou, l’affaire ressemble à un coup monté afin de mobiliser la frange antirusse de l’électorat de Loukachenko. « Nous ne nous attendions pas à ce que [ce dernier] utilise la Russie comme repoussoir au cours de sa campagne. Cela frôle l’infamie », s’indigne notre interlocuteur au ministère des Affaires étrangères.

« Loukachenko ne s’est pas préparé à une élection mais à une guerre. »

Quelques jours avant le scrutin, Vladimir Poutine adresse à Alexandre Loukachenko une lettre de cinq pages justifiant la présence des mercenaires sur le sol biélorusse. Il lui téléphone ensuite pour demander leur libération. Selon des sources concordantes, le ton monte rapidement entre les deux hommes. Le président biélorusse n’en laisse toutefois rien paraître : « Ceux qui attendent que nous nous fâchions avec la Russie font fausse route ! », déclare-t-il en conférence de presse, feignant d’ignorer que le Kremlin n’a pas l’habitude, lui, d’étaler ses états d’âme sur la place publique.

La relève vit à Moscou

Pendant la campagne électorale, Alexandre Loukachenko a fait le tour des services de sécurité et de défense – police anti-émeute, armée, services secrets –, s’assurant de leur loyauté et insistant sur le risque de provocations après le scrutin. « Il ne s’est pas préparé à une élection mais à une guerre », ironise le chroniqueur de Forbes Dmitri Navocha.

Pressentait-il que, cette fois, l’opposition contesterait jusqu’au bout la validité des résultats ? Pressentait-il que son électorat traditionnel, les ouvriers des grandes entreprises publiques, était sur le point de le lâcher ? En tout cas, la répression sans précédent des manifestations semble lui avoir fait perdre toute crédibilité à Moscou.

« Il est temps de se préparer à l’après-Loukachenko », écrit ainsi Maxime Ioussine dans Kommersant. Et plusieurs commentateurs, sur les réseaux sociaux, de nommer les candidats potentiels à une reprise en main du pays : Mikhaïl Miasnikovitch, Sergueï Roumas – deux anciens Premiers ministres vivant tous deux à Moscou…

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