Biélorussie : les dangers du statu quo

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (RIAC), l’un des plus prestigieux cercles de réflexion politique russes.


Les événements dramatiques que la Biélorussie connaît actuellement pourraient se produire tôt ou tard en Russie.

Le régime d’Alexandre Loukachenko est-il solide ? Jusqu’où l’opposition est-elle capable d’aller et sur quelles forces peut-elle compter ? Quel parti prendront les services de sécurité si l’instabilité perdure ? Quel rôle jouent – ou seront amenés à jouer – les différents acteurs étrangers dans la crise ?

On peut disserter éternellement sur ces questions auxquelles seule l’Histoire apportera une réponse définitive. Aujourd’hui, nul ne saurait prévoir l’issue des événements qui se déroulent en ce moment même dans les rues de Minsk et des autres villes de Biélorussie.

Cependant, un constat s’impose : le dernier État soviétique de l’ancienne URSS est en train de disparaître sous nos yeux. Cette vitrine du socialisme a fini par se couvrir de fissures, et personne – ni Alexandre Loukachenko ni son éventuel successeur – n’est en mesure d’en recoller les morceaux et d’en empêcher l’effondrement.

La tentation de l’étouffement

Trois décennies durant, des millions d’habitants de l’espace postsoviétique considéraient la Biélorussie avec un pincement au cœur, mélange de nostalgie, d’admiration et d’envie. Reconnaissons qu’il y avait de quoi : des villes propres, des routes en bon état, des prix peu élevés ; des gens paisibles, bienveillants, réfléchis ; une stabilité politique et une paix sociale à l’abri des crises imprévues et des bouleversements. En bref, l’Union soviétique telle qu’on se la représente dans une réalité parallèle où elle aurait survécu à la perestroïka et tenu jusqu’à nos jours…

Cela s’est terminé en ce mois d’août.

« Plus on retient les changements inévitables, plus ils prennent une forme dramatique lorsque la digue cède. »

La Biélorussie entre enfin dans le XXIe siècle, avec vingt ans de retard sur le calendrier. Pour elle commence une période difficile, douloureuse, périlleuse, de transition vers un nouveau modèle de développement. Une transition qui engendre d’innombrables risques et défis concernant également ses voisins.

La Russie pourrait être tentée de profiter du brusque affaiblissement du pouvoir à Minsk pour exiger de nouvelles concessions économiques et politiques dans les relations bilatérales. Cela, si le régime se maintenait. Et sinon ?

Dans le cas contraire, Moscou risque d’« étouffer » Minsk et, ce faisant, de nourrir la déstabilisation du pays. Avec des conséquences imprévisibles – mais incontestablement néfastes – pour le Kremlin.

Près de 200 000 personnes se sont rassemblées au centre de Minsk, le 16 août 2020, pour protester contre la réélection d’Alexandre Loukachenko. Photo : Dmitri Lovetsky / AP/TASS

L’Union européenne, de son côté, devrait chercher à déverser un torrent de sanctions économiques et politiques sur Alexandre Loukachenko et à isoler toujours plus la Biélorussie. En plus de priver définitivement le président biélorusse de la possibilité de trouver l’équilibre entre Est et Ouest dans sa politique étrangère, cela provoquerait un nouveau rapprochement entre Minsk et Moscou – voire Pékin. Un renforcement de la pression de l’UE ne saurait donc pleinement satisfaire Bruxelles.

Cependant, l’Europe a-t-elle le choix après les répressions de ces derniers jours, après des violences policières qui ont choqué le monde entier ?

Quand la digue cède

Les événements de Biélorussie ne constituent pas seulement un réservoir de nouveaux défis et de possibilités, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières du pays. Ils nous rappellent également le danger, pour un chef d’État, de placer au centre de son action le maintien du statu quo.

Certes, l’« absolutisme (ou le conservatisme) éclairé » de Loukachenko a pu présenter certains avantages pour son pays à la fin du siècle dernier. Il a permis de conserver l’infrastructure économique héritée de l’époque soviétique ; il a empêché des oligarques locaux ou étrangers de dépecer la production ; il a combattu avec un succès relatif les inégalités sociales et la corruption des fonctionnaires.

Tout cela, c’était il y a longtemps.

« Tôt ou tard, le scénario de Minsk sera envisageable à Moscou. »

Plus on retient les changements inévitables, plus ils prennent une forme dramatique lorsque la digue cède. Alexandre Loukachenko n’est pas la première victime de cette loi de l’Histoire. Le « Printemps arabe » était la conséquence directe des vaines tentatives d’autocrates vieillissants de ralentir l’histoire ou d’en bloquer l’avancée. Aux États-Unis, l’arrivée au pouvoir de l’outsider Donald Trump résultait de l’obstination des démocrates et des républicains « traditionnels » à ne rien vouloir changer à leurs programmes politiques éculés. En Europe, l’entêtement de l’establishment libéral à préserver un ordre des choses confortable et familier, mais constitué dans un contexte différent de l’actuel, a abouti à la montée en puissance du populisme.

Réformer ou subir

Bien sûr, la Russie n’est pas la Biélorussie. Jusqu’au bout, la Biélorussie est demeurée un véritable État soviétique, alors que la Russie s’est transformée depuis longtemps en une piètre imitation de l’URSS. Si la Biélorussie est un bloc de glace plongé dans la chaude mer européenne, la Russie est un iceberg dérivant dans le froid océan eurasiatique. L’iceberg fond bien plus lentement, la grande Russie est beaucoup plus solide que la petite Biélorussie. Mais les lois de la physique sont identiques pour tous.

La société russe, comme sa voisine biélorusse qui lui ressemble tant, change d’année en année. Cela signifie que, tôt ou tard, le scénario de Minsk sera envisageable à Moscou. Et il n’y a aucune raison pour que le jeu du statu quo entraîne des conséquences radicalement différentes.

Pourquoi les dirigeants du monde entier ne regardent-ils pas au-delà de l’horizon immédiat ? Pourquoi la stratégie à long terme est-elle constamment sacrifiée à la tactique ? Pourquoi les décisions douloureuses sont-elles toujours reportées « à des jours meilleurs » ? Ces questions concernent au plus au point le Kremlin. Les « jours meilleurs », en effet, sont généralement pires, dès lors qu’au lieu de réformer calmement un système vieillissant, l’on se retrouve confronté à sa destruction brutale.

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