Ballet : le Bolchoï déconfine au soleil

La troupe du Bolchoï de Moscou est revenue d’une tournée de cinq jours en Crimée. Après quatre mois de repos forcé dû à l’épidémie de Covid-19, elle a fait sa rentrée avec Carmen Suite de Chtchedrine (d’après l’opéra de Bizet), sur le site antique de Chersonèse.

Le spectacle a été donné dans l’amphithéâtre de 1 500 places, datant du IIIe siècle. Un lieu certes majestueux mais n’offrant rien du confort moderne dont sont habitués spectateurs, acteurs, musiciens et danseurs. La douceur du climat criméen a rapidement fait oublier ces désagréments. Il faut dire aussi que les danseurs attendaient avec impatience les retrouvailles avec le public…

Un confinement studieux

Pendant plus de trois mois, d’avril à juillet, la troupe du Bolchoï est restée confinée, chacun chez soi. Les appartements moscovites offrant rarement les dimensions nécessaires à des entraînements de haut niveau (on voit peu de salons de 30 mètres de diagonale dans la capitale russe…), les uns et les autres ont dû composer avec les moyens du bord.

« Dès qu’on nous a renvoyés chez nous – pour un mois, disait-on alors… –, je me suis acheté une barre et j’ai fait poser un tapis de danse spécial. Cela m’a beaucoup aidé : quand nous avons repris les répétitions [à la mi-juillet, ndlr], j’ai retrouvé mes sensations beaucoup plus vite que si j’étais resté inactif. C’était comme si la pause n’avait duré que deux semaines !, confie le premier danseur Denis Rodkine. Les entraînements à la maison m’ont permis de retravailler assez rapidement les sauts. Après avoir été enfermé dans mon petit appartement, retrouver la scène c’est comme être envoyé dans l’espace : j’ai l’impression de voler comme une fusée ! »

Le site antique de Chersonèse, en Crimée. Photo : Vladimir Astapkovitch / RIA Novosti

La ballerine Anna Nikoulina approuve : « J’étais déjà équipée à la maison, mais j’ai particulièrement apprécié les entraînements organisés en ligne par le théâtre. Les exercices m’ont vraiment aidée, tant physiquement que moralement : cela me faisait du bien de voir les autres s’entraîner – même si nous n’étions pas dans la même pièce. »

Les mesures sanitaires adoptées pour les répétitions « réelles » ne la perturbent pas particulièrement. « Entre les entraînements et les répétitions, les salles sont fermées pendant une heure pour désinfection. Cela nous permet de souffler un peu entre deux séances et de nous concentrer… », confie la jeune fille.

Une reprise en douceur

Les deux danseurs apprécient également le programme choisi pour le festival de Chersonèse : un récital d’opéra suivi de Carmen Suite : « C’est un ballet en un acte, qui dure une cinquantaine de minutes. C’est parfait pour une reprise après une interruption brusque. En 2018, après mon opération du genou, j’avais déjà retrouvé les planches avec ce spectacle, et cela s’était bien passé », raconte Anna Nikoulina, qui interprète le rôle de Carmen.

À sa création, Carmen Suite fait scandale, le déhanché langoureux de la Tzigane choquant les dirigeants soviétiques.

Denis Rodkine (Don José) confirme : « D’ordinaire, on ouvre la saison avec Le Lac des Cygnes ; c’est incomparablement plus difficile. Le classique ne pardonne pas la moindre erreur. La chorégraphie de Carmen Suite est un peu plus simple, c’est idéal pour recommencer. Cette année, les circonstances font que nous avons la possibilité de monter progressivement en puissance. »

Carmen Suite est né il y a un peu plus d’un demi-siècle, en 1967, à la demande de Maria Plissetskaïa. Bouleversée par l’opéra de Bizet, la danseuse souhaitait notamment incarner le rôle-titre. Son mari, le compositeur Rodion Chtchedrine, adapte la musique, et le chorégraphe cubain Alberto Alonso s’occupe de la mise en scène. Le spectacle fait à la fois sensation et scandale : le langoureux déhanché de la Tzigane, découvrant les cuisses de la danseuse, choque les dirigeants soviétiques. Le public, au contraire, tombe immédiatement sous le charme : dans les années 1970-1980, les amateurs de ballet font la queue pendant des heures aux guichets pour essayer d’obtenir un billet.

Denis Rodkine et Svetlana Zakharova dans Carmen Suite. Photo : Ministère russe de la Culture

De nos jours, Carmen Suite n’a plus grand-chose de sulfureux au regard d’autres mises en scène comme le Carmen du Suédois Mats Ek, où les soldats de Don José se masturbent en regardant la Tzigane danser… Ce spectacle n’en reste pas moins un des préférés du public russe. Le caractère minimaliste des décors et le nombre restreint de figurants plaidaient aussi en sa faveur pour le déplacement en Crimée. Cela n’a pas empêché l’orchestre du Bolchoï de se rendre dans la péninsule au grand complet, portant la composition de la délégation moscovite à plus de trois cents personnes…

Et maintenant ?

Revenue de Crimée, la troupe du Bolchoï ne sait pas quand elle remontera sur scène. Sur le site du théâtre, aucun spectacle n’est programmé. Danseurs et musiciens s’en remettent aux rumeurs : « La Nouvelle Scène [une des annexes du Bolchoï, ndlr] devrait rouvrir en septembre, avec les ballets Roméo et Juliette et Onéguine. Les grosses productions telles que La Belle au Bois dormant et La Bayadère seraient programmées en octobre sur la scène historique. Toutefois, rien n’est encore certain, tout peut changer du jour au lendemain », confie Denis Rodkine.

Tous craignent qu’une éventuelle deuxième vague de coronavirus mette en péril le début de la saison (voire la saison entière) : « Il ne nous reste qu’à croiser les doigts pour remonter enfin sur scène et retrouver notre public », résume Anna Nikoulina.

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