Alexeï Navalny : le poison de la politique

L’empoisonnement d’Alexeï Navalny ne semble plus faire de doute. Le Kremlin continue pourtant de le nier et ne semble pas pressé de faire la lumière sur une affaire aux nombreuses zones d’ombre.

La nouvelle est tombée le 24 août, dans la soirée. Alexeï Navalny, plongé dans un coma artificiel après son hospitalisation à Omsk (Sibérie) quatre jours plus tôt et désormais soigné à l’hôpital de la Charité de Berlin, a été empoisonné. Le produit utilisé n’a pas encore été identifié, mais il s’agirait d’une substance de la famille des inhibiteurs de la cholinestérase, selon le communiqué des médecins allemands.

Ces derniers précisent que la vie de l’opposant russe n’est pas en danger, mais qu’il faut prévoir des complications, ainsi que des séquelles peut-être irréversibles pour le système nerveux. En d’autres termes, Alexeï Navalny devrait survivre, toutefois nul ne sait à quoi ressemblera sa vie future. Une chose est certaine : son activité politique sera mise entre parenthèses pour longtemps.

L’ombre du Novitchok

L’hypothèse d’un empoisonnement a beau avoir été soulevée par les proches d’Alexeï Navalny dès les heures suivant son malaise à bord d’un avion reliant Tomsk à Moscou, sa confirmation a fait l’effet d’une bombe.

D’abord, elle a permis de disqualifier les différentes versions ayant cours ces derniers jours : overdose de drogue, excès d’alcool (selon la chaîne de télévision pro-Kremlin RenTV, Alexeï Navalny n’aurait pas dessoûlé pendant son séjour à Tomsk), voire crise d’hypoglycémie. La rédactrice en chef de la chaîne de télévision RT, Margarita Simonian, avait ainsi commenté cette dernière hypothèse, avancée officiellement par les médecins d’Omsk : « Si quelqu’un avait eu l’idée de donner un morceau de sucre à Navalny, on aurait pu éviter l’hospitalisation. » Et d’ajouter : « Ce genre de chose [un malaise, ndlr] m’arrive aussi quand je ne mange pas pendant longtemps… »

Omsk, le 22 août 2020. Alexeï Navalny est transporté en ambulance jusqu’à l’aéroport, où l’attend depuis 24 heures un avion médicalisé à destination de Berlin. Photo : EPA/Maxim Karmaïev

Ensuite, les précisions concernant les inhibiteurs de la cholinestérase se sont répandues sur les réseaux sociaux : ces substances sont utilisées dans le traitement de la maladie d’Alzheimer, ainsi que dans la fabrication d’armes chimiques. Parmi ces dernières, le gaz sarin et surtout le Novitchok, suspecté d’avoir été utilisé pour l’empoisonnement de l’ancien agent double Sergueï Skripal en 2018, retiennent l’attention des internautes.

Enfin, la réaction des médecins d’Omsk laisse perplexe. Ils affirment ne pas avoir détecté d’inhibiteur de la cholinestérase dans l’organisme d’Alexeï Navalny malgré des analyses poussées. Pourtant le docteur Boris Teplykh, anesthésiste-réanimateur moscovite venu en urgence assister ses collègues sibériens, affirme sur sa page Facebook que de l’atropine, un produit utilisé en antidote contre les gaz de combat, avait été administré à l’opposant…

Contrairement à ce que laissent penser les communiqués officiels, les médecins d’Omsk auraient-ils posé le bon diagnostic et soigné leur patient en conséquence – lui sauvant ainsi probablement la vie ? Pourquoi, dans ce cas, ont-ils parlé d’un dysfonctionnement métabolique ?

Le Kremlin, effrayé par les manifestations de Khabarovsk et par la crise biélorusse, aurait-il voulu à tout prix mettre hors-jeu son adversaire n°1 ?

De toute évidence, ils obéissaient aux instructions du Kremlin, dont la position est, depuis six jours, de ne rien précipiter, ne rien conclure. Dès l’annonce de l’hospitalisation d’Alexeï Navalny, Dmitri Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine, a souhaité « un prompt rétablissement » à l’opposant. Le lendemain, au cours d’un entretien téléphonique avec le président du Conseil européen, Charles Michel, le président russe confirme : « M. Navalny est malade et fait l’objet de soins médicaux. »

Les déclarations allemandes sur un probable empoisonnement n’ont pas modifié ce discours. Le 25 août, M. Peskov a rappelé que la substance responsable n’avait pas été trouvée, que seuls ses effets avaient été constatés, et qu’il était donc prématuré de parler d’empoisonnement. En substance, le Kremlin invite donc à ne pas conclure à la tentative d’assassinat tant que « l’arme du crime » n’a pas été découverte…

Un mobile trop évident

L’opposition russe est beaucoup moins précautionneuse. « Il s’agit d’un règlement de comptes politiques », accuse la présentatrice de télévision et ancienne candidate à la présidentielle de 2018 Ksenia Sobtchak, sur Instagram. Pour le journaliste Mikhaïl Chevelev, le mobile n’a rien d’un mystère : « Navalny est la seule personne capable de mobiliser massivement les foules à travers la Russie. »

Le Kremlin, effrayé par les manifestations de Khabarovsk et par la crise biélorusse, aurait-il voulu à tout prix mettre hors-jeu son adversaire n°1 ? « Poutine est au moins complice de l’empoisonnement de Navalny », attaque l’écrivain satirique Viktor Chenderovitch. Certains soulignent également que l’empoisonnement présumé a eu lieu à Tomsk, où l’homme politique serait venu soutenir ses partisans à trois semaines d’élections locales ; ils rappellent que des scrutins de différents niveaux (municipaux, régionaux) se tiennent le 13 septembre, et que le pouvoir craint de nouveaux revers, après ceux des années précédentes. « Ce n’est pas le moment, pour le Kremlin, de voir de nouveaux foyers de contestation s’allumer aux quatre coins du pays. Sans Navalny, le problème est réglé, l’opposition n’a plus de chef », lit-on en substance sur les réseaux sociaux.

Alexeï Navalny en 2018. Photo : AP/Pavel Golovkin

D’autres observateurs jugent ces raccourcis un peu rapides. « Navalny empoisonné par Poutine ? J’ai du mal à y croire », écrit la politologue Tatiana Stanovaïa sur sa chaîne Telegram. Pour elle, ces dernières années, l’hypothèse d’un assassinat de l’opposant faisait office de scénario catastrophe pour le Kremlin : « C’était considéré comme le type même de la provocation susceptible de faire descendre les manifestants dans la rue. On craignait que Navalny ne soit assassiné exprès… Pour Poutine, tuer son adversaire serait irrationnel et dangereux. »

Tatiana Stanovaïa ne croit pas non plus à une initiative des Services de sécurité (FSB) : « Aussi puissants soient-ils, ils ne se risqueraient pas à un acte d’une telle ampleur politique sans l’aval du chef de l’État », assure-t-elle.

Mais alors, qui a voulu empoisonner Alexeï Navalny ?

Pour la politologue, les suspects se rangent en deux catégories. D’un côté, les personnes visées par les enquêtes anticorruption et les dénonciations de l’opposant, dont les activités « constituent une menace réelle pour la part la plus influente des élites russes ». Et certains seraient prêts à tout pour s’assurer un avenir tranquille…

Le refus ne serait-ce que de considérer l’éventualité d’un empoisonnement portera un coup décisif à l’image de la Russie.

De l’autre côté, ceux qui se voient comme les « gardiens », les « chiens de garde » du régime. On leur doit un certain nombre d’assassinats politiques perpétrés, de leur point de vue, pour éviter une déstabilisation du pays… Des crimes commis dans le but de défendre le système – sans que le pouvoir en soit informé ni, d’ailleurs, qu’il les approuve nécessairement. Rappelons par exemple l’assassinat de Boris Nemtsov, perpétré en 2015 à deux pas du Kremlin : si la lumière n’a pas été faite, officiellement, sur l’identité des commanditaires, tous les regards se tournent vers l’entourage du remuant chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov.

Quels qu’en soient les responsables, l’empoisonnement de M. Navalny est le symptôme de la fébrilité des élites russes et de la quasi-impossibilité d’assurer la stabilité politique du pays par des moyens acceptables, résume Tatiana Stanovaïa.

Le choix du Kremlin

Les Occidentaux ont d’ores et déjà appelé le Kremlin à ouvrir une enquête et à punir les coupables. La réponse ne devrait rassurer ni Bruxelles ni Washington. Le 25 août, Dmitri Peskov a déclaré que « l’ouverture d’une enquête judiciaire devait être motivée. Pour l’heure, on ne peut que constater que le patient est dans le coma »…

« Navalny vivra ». Manifestation de soutien aux mouvements de protestation en Biélorussie et à Khabarovsk (Extrême-Orient russe). Saint-Pétersbourg, le 22 août 2020. Photo : Peter Kovalev/TASS

Il semble donc que les autorités russes aient choisi de tout nier, comme lors d’autres empoisonnements (réussis ou non) de figures de l’opposition – citons les journalistes Iouri Chtchekotchikhine et Anna Politkovskaïa (avant son assassinat par balle en 2006), l’écrivain Dmitri Bykov, le militant Piotr Verzilov. Le Kremlin avait également nié en bloc toutes les accusations dans l’affaire Skripal.

Au regard de la personnalité et de la popularité d’Alexeï Navalny, la tentative d’empoisonnement à son endroit est comparable à l’assassinat de Boris Nemtsov. Il y a cinq ans, les exécutants avaient rapidement été arrêtés : dans le cas contraire, l’autorité du Kremlin et sa capacité à assurer la sécurité des Russes auraient été remises en question.

Le refus d’enquêter sur l’homme considéré comme le concurrent n°1 du pouvoir, ainsi que le refus ne serait-ce que de considérer l’éventualité d’un empoisonnement, porteront un coup décisif à l’image de la Russie de Vladimir Poutine, à l’heure même où elle tente de renouer avec l’Occident après six années de rejet mutuel. En pleine crise économique, Moscou a-t-elle vraiment besoin d’un nouveau train de sanctions ? Le monde entier n’attend qu’une chose pour le lui épargner : la vérité.

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