Vert : les légendes de la forêt sombre

Photographies : Alex Vasilyev


« Qu’adviendrait-il, s’interroge l’écrivain Boris Pilniak en 1922, dans Ivan et Maria, si l’on confiait à Dostoïevski le mélange des couleurs sur la palette de l’individualité pour peindre Moscou ? »

Voici posé le thème de notre série estivale : l’importance et la symbolique des couleurs en Russie. Nous traquerons ainsi, dans l’ordre, le vert, le bleu, le jaune, le noir, le blanc, le rouge, en puisant aux mythologies, aux croyances, aux expressions populaires et à la littérature.


Le vert est, bien sûr, en Russie comme dans de nombreux autres pays, le symbole de la nature, du printemps, du renouveau, de la jeunesse. Mais qu’on ne nous fasse pas dire ce que nous ne disons pas : le vert russe n’est que secondairement l’emblème des écolos, et il n’a rien à voir avec celui de l’islam. Le vert russe est avant tout marqué au coin de l’ambiguïté.

Le vert, dans la tradition, est associé primordialement à la forêt – lieu de l’initiation, résidence privilégiée du liéchi (le « sylvestre », le génie de la sylve) et de la sorcière Baba Yaga, tour à tour, dans les contes, d’une cruauté féroce et d’une confondante affabilité. Il est la marque du mystère et de l’irrationnel, avec tout ce qu’ils représentent d’angoisse et de séduction. Et la forêt apparaît, dans la mythologie paysanne russe, comme l’œuvre du diable.

Les peintres d’icônes, eux, utilisent cette couleur, en même temps que l’ocre, pour les choses de la Terre, rarement pour le spirituel et le céleste. Dans ce dernier cas de figure, le vert vise à montrer le lien entre le Ciel et notre monde, à évoquer une aspiration à se détacher d’ici-bas pour s’élever. C’est également ce qui explique que les coupoles des églises soient parfois peintes en vert.

Le dragon vert

L’adjectif zeliony, vert, tire son origine du slave commun zel, qui, en russe ancien, désigne les jeunes pousses de blé ou d’autres céréales. Apparaît bientôt le substantif zelié, mot collectif réunissant les « bonnes herbes », celles qui guérissent. Mais le Diable s’en mêle très vite, et les « bonnes herbes » se confondent peu à peu, dans le terme zelié, avec le « poison », les herbes qui envoûtent ou repoussent.

Crédit : Alex Vasilyev

Par la suite, le mot zelié qualifiera la vodka et le tabac, productions infernales, comme chacun sait. Plus généralement, l’alcool est souvent présenté comme le « Dragon (ou le Serpent) vert ». De nombreuses expressions rangent la couleur verte dans une case négative, la plus célèbre d’entre elles étant toska zelionaïa, une tristesse, un « cafard vert », comme on parle en français d’un « cafard noir ».

L’écrivain Boris Pilniak (1894-1938) est incontestablement l’un des maîtres de notre couleur du jour. Le vert – ou le glauque, au premier sens du terme, celui d’un vert pâle ou vaguement bleuté – est sans conteste sa première couleur :

« Je suis myope, écrit-il. La neige se colle à mes lunettes, mes lunettes s’engivrent, et sans elles, je ne vois rien, ou rien que le trouble glauque. »

Les profondeurs sylvestres sont, de tous temps, le refuge des Russes contre l’État et toute forme d’autorité.


Le vert sombre de la forêt exerce sur lui la même fascination ambiguë, la même attirance/répulsion que les loups et la lune, éléments tout aussi indissociables de son œuvre. Dans certains de ses textes, tout est vert : le « crépuscule, vert-marécage, sous une cavalcade de nuages pâles » ; la nuit ; la « clarté de la lune » ; l’aurore ; l’« éclat du ciel vide » ; et jusqu’aux yeux du héros ou de l’héroïne.

Tout ce qui est trouble se traduit en vert chez Pilniak : trouble de l’eau du fleuve à l’heure de la fonte des glaces et trouble du ciel de printemps, « vert jusqu’au surnaturel », dans La débâcle ; trouble du crépuscule d’avril qui « vole le repos » aux hommes dans La vieille maison ; trouble de la mer en tempête, « hostile et verte », qui vire parfois au vert-brun, au « plomb », lorsqu’il n’y a pas d’issue, pas d’espoir, dans Speranza.

Sous la protection du vert

Troublant ou angoissant, sombre, insondable, le vert de la forêt peut aussi être une protection. Les profondeurs sylvestres sont, de tous temps, le refuge des Russes contre l’État et toute forme d’autorité. Elles accueillent les sectateurs ou vieux-croyants, en révolte contre la réforme de l’Église orthodoxe au XVIIe siècle, les serfs en fuite, les rebelles. Les paysans amenés en troupeaux, sur ordre de Pierre le Grand, dans les marécages du Septentrion pour y bâtir Saint-Pétersbourg, s’y sauvent, ralliant souvent les brigands.

Outre les Rouges, les Blancs et les Noirs anarchistes, la guerre civile russe voit aussi surgir des Verts. Ce sont, pour la plupart, des paysans qui se cachent dans les forêts et combattent les autres couleurs. Ces Verts-là ont la sympathie de Boris Pilniak. Ils incarnent sa vision de la révolution dont l’objectif est, pour lui, la mort des villes et le retour à la Russie des traditions les plus anciennes.

Crédit : Alex Vasilyev

Les femmes, amazones aussi envoûtantes que terribles, occupent une place de choix dans le tableau que peint Pilniak des événements de 1917 et de leurs suites. L’une d’elles, Arina (qui donne aussi son nom à la nouvelle), partage l’existence d’une commune anarchiste :

« Je me regarde dans le miroir, une femme me regarde, une femme aux yeux noirs comme le fond des étangs, aux lèvres avides, et mes narines me semblent aussi frémissantes que les voiles d’un navire. Par la fenêtre entre un rayon de lune : mon corps a pris une teinte un peu verte. Une femme me regarde, une femme nue, forte, grande, bien faite. »

La puissance du « trouble glauque » est la puissance de l’instinct.


Érotisme et triomphe de la sorcellerie pilniakienne de la révolution. Mais la sorcière anarchiste ne tarde pas à quitter sans regret ses camarades pour se soumettre à la loi stricte d’une famille de vieux-croyants voleurs de chevaux.

Célébrations

N’est-ce pas à une sorte de rituel païen que se livrent les peintres de miniatures de Palekh, dans Le mûrissement des fruits du même Boris Pilniak, lorsqu’à la fin de leur journée de travail, ils se rendent entre hommes dans la forêt, pour, « dans la demi-obscurité verte », nus après la baignade et la pêche, boire et chanter en chœur les légendes de « la forêt sombre » ?

« Les visages et les corps nus des hommes avaient une teinte verte [..]. La brume avait débordé de la rivière, l’alcool complétait les lignes floues de la sombre forêt. »

Toutefois, on peut aussi percevoir, dans le rapport humain à l’abîme vert, un sentiment de solitude et de désespoir sans fond : celui de l’homme fragile et pitoyable face à la nature immuable, vécue comme cruellement forte. La forêt accueille également, dans Le mûrissement des fruits, un personnage sans nom, appelé simplement « l’homme », qui, se sentant vieux, usé comme une machine qui aurait trop servi, décide de s’y suicider, loin de tous, si loin qu’on ne pourra jamais retrouver son corps.

Crédit : Alex Vasilyev

La puissance du « trouble glauque » est la puissance de l’instinct qui, dans La Terre-mère humide, pousse un louveteau recueilli et élevé par une jeune femme, Irina, à déchirer à belles dents la main qui l’a nourri :

« Autant qu’on aime un loup, il regarde toujours du côté de la forêt – Irina était impuissante devant l’instinct. »

Agnostique, Boris Pilniak n’en peint pas moins des « icônes ». Toutefois, fidèle à sa conception de la révolution comme retour à la pureté originelle, et à ses tendances « schismatiques », il prend pour dominante de ses « images sacrées », non pas l’or, la pourpre ou le bleu, mais bien le vert. Il rejoint en cela certaines sectes de vieux-croyants du nord de la Russie, qui ménageaient sur leurs icônes une place prépondérante au vert.

Mais le vert est aussi, pour Pilniak, une célébration de la vie, qui prend toute sa valeur dans Le mûrissement des fruits, écrit un an avant l’arrestation de l’auteur et deux avant son exécution dans les caves de la Loubianka :

« Vous comprenez, ce qu’il faut, c’est vivre ! » déclare un des personnages.

Et tout prend alors l’éclat de la lune ou de l’œil rond du hibou. Or la lune n’est pas jaune :

« La lune verte glisse lentement […]. La lumière fantastique de la lune se morcelle et se reflète dans les larmes des vitres et les larmes des yeux. »

Œuvres de Boris Pilniak mentionnées :

  • Ivan et Maria, traduit du russe par Monika Garabédian, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1990.
  • La tempête de neige (Метель, 1922). Pas de traduction en français.
  • La débâcle (Ледоход, 1924). À paraître en français aux éditions Verdier.
  • La vieille maison (Старый дом, 1924). Pas de traduction en français.
  • Speranza (1923). Pas de traduction en français.
  • « Arina », Les chemins effacés, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1978.
  • Le mûrissement des fruits (Созревания плодов, 1936). Pas de traduction en français.
  • La Terre-mère humide (Мать сыра-земля, 1926). Pas de traduction en français.

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