Vacances russes : l’écotourisme pour oublier les voyages à l’étranger

Cet été, la fermeture des frontières contraint de nombreux Russes à passer leurs vacances dans leur pays. Pour les encourager à ne pas rester dans leurs appartements, le gouvernement élabore en urgence un programme national de développement de l’écotourisme.

Dès le mois d’avril, les autorités ont prévenu que les Russes habitués à partir à l’étranger devraient revoir leurs projets à cause de la pandémie de coronavirus. « Une année sans partir à l’étranger, ce n’est pas un drame ! », relativise Valentina Matvienko, la présidente du Sénat. À la fin du mois de mai, Mikhaïl Michoustine, le Premier ministre, confirme que déconfinement ne rime pas avec ouverture des frontières : « Je demande aux Russes de ne pas se précipiter… Il est plus sage et plus sûr de prévoir ses vacances en Russie », prévient-il.

Quelques jours plus tard, Bruxelles publie la liste des pays dont les citoyens sont autorisés à entrer sur le territoire de l’Union européenne à partir du 1er juillet. La Russie n’y figure pas.

Envie de voyages

Il semble que les Russes se soient résolus à rester chez eux cet été. Selon un sondage effectué à la fin du mois de juin par le voyagiste OneTwoTrip, un quart de la population a déjà réservé un séjour dans une station balnéaire du pays, et 7,7 % s’apprêtent à le faire. Les destinations les plus prisées sont la Crimée (26,5 % des vacanciers), le territoire de Krasnodar (25,2 %), l’Altaï (7,8 %) et le Baïkal (5,9 %).

Pour Maïa Lomidze, directrice exécutive de l’Association des professionnels du voyage de Russie, ces chiffres confirment une tendance globale : en 2019, 18 millions de Russes sont restés dans leur pays, contre 16 millions qui ont choisi de partir à l’étranger.

« Les gens en ont assez du stress, du travail, des problèmes, du confinement… Ils ont envie de changer d’air. »


Toutefois, loin de voyager, la plupart d’entre eux passent leurs vacances à domicile ou dans leur maison de campagne. « Le tourisme intérieur n’est pas très populaire auprès des Russes », précise Alexeï Volkov, vice-président de l’Union nationale de l’industrie hôtelière.

Maïa Lomidze rappelle d’ailleurs que les vacances coûtent souvent plus cher en Russie qu’à l’étranger. Une semaine dans une station balnéaire du très prisé territoire de Krasnodar revient en moyenne à 1 000 euros par personne, contre 750 euros en Turquie.

Malgré une baisse constante du pouvoir d’achat des Russes ces dernières années, l’argument financier ne devrait pas constituer un obstacle cet été selon Natalia Glod, analyste chez Pegas Touristik : « Les gens en ont assez du stress, du travail, des problèmes, du confinement… Ils ont envie de changer d’air. Je prévois donc un déferlement de vacanciers en Crimée, à Sotchi, à Adler, à Anapa… »

Le village de Souponevo, dans la région de Briansk. Photo : Yurii Nomerovskii / Unsplash

Le sondage de OneTwoTrip estime néanmoins que 52 % des Russes ne vont pas quitter leur domicile cet été. La situation épidémiologique encore fragile à l’échelle nationale (6 000 nouveaux cas de contamination à la Covid-19 et une centaine de morts par jour) pourrait en rebuter beaucoup.

« L’État a délégué aux régions la responsabilité d’organiser le déconfinement. Certaines imposent une quarantaine aux personnes entrant sur leur territoire », rappelle Maïa Lomidze. Ainsi, un test de dépistage négatif et un certificat prouvant l’absence de contact récent avec des malades sont exigés à Sotchi ou à Guelendjik (sud du pays).

Coronavirus et écotourisme

À l’Union nationale de l’industrie hôtelière, on considère toutefois que la période actuelle devrait être exploitée pour stimuler le secteur. Une requête qui semble avoir été entendue au sommet de L’État, même si la réponse apportée peut surprendre : le ministère des Ressources naturelles et de l’Écologie a ainsi décidé de développer l’écotourisme dans les zones protégées – parcs nationaux, réserves naturelles… Il propose d’amender la réglementation encadrant strictement toute activité dans ces zones, afin d’augmenter l’accueil des touristes « dans le respect de la nature ».

« L’écotourisme souffre des mêmes problèmes que le tourisme en général, à savoir en premier lieu du manque d’infrastructures. »


Le projet inquiète les écologistes. Au vu de la définition trop vague donnée par les autorités à l’écotourisme et au « respect » de la nature, ils appréhendent un déferlement de vacanciers dans les sites les plus sensibles du pays : « On va se retrouver à autoriser la chasse aux trophées et la construction d’installations sportives ou touristiques, alors que les zones naturelles protégées visent précisément à les exclure », s’indigne Mikhaïl Kreindline de Greenpeace Russie.

Pour l’écologiste, il est nécessaire de repenser le projet de loi : « Il faut permettre aux touristes d’emprunter les sentiers écologiques des parcs nationaux et des réserves naturelles, d’étudier leur faune et leur flore, et c’est tout ! »

Natalia Glod critique également le projet de loi : « En Russie, l’écotourisme souffre des mêmes problèmes que le tourisme en général, à savoir en premier lieu du manque d’infrastructures. Toutefois, ce n’est pas dans les zones protégées qu’il faut construire des hôtels, des boutiques et des routes, mais dans les villes et les villages alentour, afin de créer des emplois tout en préservant la nature », précise l’analyste de Pegas Touristik, qui déplore que ces questions concrètes n’intéressent « ni les pouvoirs publics ni les entrepreneurs privés ».

Mikhaïl Kreindline s’étonne d’ailleurs des signaux contradictoires envoyés par les autorités. À l’heure où l’on évoque le développement d’un tourisme respectueux de l’environnement, la Douma étudie un projet de loi permettant, à certaines conditions, de rogner le territoire des parcs naturels du pays : « Le parc national de Yougyd Va, dans la république des Komis, pourrait perdre 50 hectares au profit de l’extraction d’or. Cela pourrait détruire tout un écosystème protégé par l’UNESCO », alerte le directeur en charge des zones protégées chez Greenpeace.

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