Russie-OTAN : défiance en mer Noire

Le 21 juillet dernier s’est achevée la revue extraordinaire des forces armées russes du Sud et de l’Ouest. Les manœuvres les plus importantes se sont déroulées en mer Noire, où croisent actuellement des navires de l’OTAN.

Selon les informations communiquées par le ministère de la Défense, quelque 150 000 hommes, 414 avions et hélicoptères, et 106 bateaux ont effectué plus de cinquante manœuvres, sur terre et sur mer. Leur objectif : évaluer les capacités défensives du pays sur son flanc sud-ouest.

Dans la mer Noire, plus de 3 000 hommes et 300 appareils étaient mobilisés. L’exercice consistait à répliquer à l’attaque d’un « ennemi potentiel » dans la région.

Sous les yeux de l’« ennemi potentiel »

La situation avait ceci de particulier qu’au même moment, un « ennemi potentiel » – à savoir deux escadres des forces de déploiement rapide de l’OTAN – se trouvait à une centaine de mille marins de là. L’une, emmenée par la frégate espagnole Álvaro de Bazán et également composée de frégates turques et roumaines, était équipée du système antinavires et anti-aérien américain Aegis. L’autre se composait notamment du ravitailleur grec Aliakmon et des dragueurs de mines espagnol et italien Tambre et Gaeta. Elles ont bientôt été rejointes par le destroyer américain USS Porter (capable d’embarquer jusqu’à 60 missiles Tomahawk). Au total, 27 navires, 19 avions et 2 000 soldats de neuf pays membres de l’OTAN ont pris part, à compter du 20 juillet, aux manœuvres Sea Breeze 2020 (« Brise marine »). La flotte s’est ensuite dirigée vers le port ukrainien d’Odessa.

L’activité de l’OTAN au large des côtes de la Russie constitue une des principales préoccupations de l’État-major russe.

Ces exercices n’avaient rien d’exceptionnel. Depuis l’annexion de la Crimée par la Russie, en 2014, l’OTAN a renforcé sa présence dans la mer Noire, et certains participants de Sea Breeze ont l’habitude de croiser dans la zone. L’USS Porter, par exemple, y avait été aperçu en juin dernier. Le haut commandement américain attribue d’ailleurs au destroyer un rôle politique et militaire essentiel : « Notre participation à des exercices multinationaux comme Sea Breeze rappelle la volonté des États-Unis de soutenir la défense collective de l’Europe », a déclaré le vice-amiral Gene Black, commandant de la 6e flotte américaine.

Fébrilité

Il va sans dire que cette activité irrite grandement le Kremlin et son État-major. Prenant acte du fait que la communauté internationale, dans sa grande majorité, ne reconnaît pas le « rattachement » de la Crimée depuis six ans, Moscou voit dans sa puissance militaire son seul recours pour garantir sa présence dans la péninsule.

En outre, les autorités russes craignent une attaque sur Sotchi, la « troisième capitale » du pays (après Moscou et Saint-Pétersbourg), où le président russe dispose d’une résidence et où se tiennent de nombreuses rencontres internationales, tel le Forum Russie-Afrique d’octobre dernier. Selon les stratèges russes, les missiles de croisière embarqués sur les navires américains rendent l’éventualité de ces frappes on ne peut plus plausible.

Un soldat de la 150e division des fusiliers motorisés lors de l’étape finale de la revue extraordinaire des forces armées russes, dans la région de Rostov, le 21 juillet 2020. Photo : Valeri Matytsine / TASS

De manière générale, l’activité de l’OTAN au large des côtes de la Russie constitue une des principales préoccupations de l’État-major russe. Le ministère de la Défense communique ainsi sur le moindre navire de l’Alliance pénétrant dans la zone. Ce dernier est aussitôt surveillé – parfois de très près, au risque d’une collision entre les patrouilleurs russes et leur « cible ».

Cette fébrilité, associée à la dégradation de la communication russo-otanienne, donne régulièrement des sueurs froides aux observateurs. En 2018, tandis que l’OTAN procédait aux manœuvres Trident Juncture en Norvège, la Russie avait effectué deux tirs de missiles à proximité des navires de l’Alliance. Le moindre incident risquerait pourtant d’entraîner une escalade de la violence aux conséquences imprévisibles…

Discussions au point mort

Pendant la « guerre froide », les deux blocs s’étaient accordés sur un système de procédures afin de s’informer mutuellement en cas d’exercices militaires et de prévenir tout incident. Les décennies de paix qui ont suivi l’effondrement de l’URSS semblent avoir fait oublier aux uns et aux autres le bien-fondé de ces bonnes pratiques.

Dans le contexte actuel, une reprise des discussions sur de nouvelles mesures de coopération militaire et de transparence ne pourrait que renforcer la sécurité sur le Vieux Continent. Il faudrait notamment préciser un certain nombre de points du Document de Vienne sur les mesures de confiance et de sécurité de l’OSCE, dont la dernière rédaction remonte à 2011. Or Moscou montre peu d’empressement à s’asseoir à la table des négociations.

« La base de négociations que l’on nous propose suppose de reconnaître la nouvelle réalité créée par l’OTAN… »

« Un renforcement de la confiance et de la sécurité implique le gel de l’activité militaire de l’OTAN et un retour à la situation que nous connaissions il y a quelques années, avant que l’Alliance ne revoie son déploiement en fonction d’une prétendue menace venue de l’Est. Or, en l’état actuel des choses, la base de négociations que l’on nous propose suppose de reconnaître la nouvelle réalité créée par l’OTAN », justifie le vice-ministre des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko.

En attendant, la partie russe ne fait rien pour que la tension retombe. Les manœuvres Sea Breeze 2020 étaient, par exemple, annoncées de longue date. Au contraire, l’exercice russe, lui, n’a été annoncé que le 18 juillet.

Et pour cause : l’annonce tardive permet de se passer de la présence d’observateurs étrangers, imposée par le Document de Vienne pour les manœuvres convoquant plus de 13 000 hommes. Un subterfuge déjà utilisé pour un déploiement militaire à la frontière ukrainienne en février 2014, à la veille de l’annexion de la Crimée et de la guerre dans le Donbass.

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