Philippe Delpal, le dernier confiné

Le 14 février 2019, l’homme d’affaires français Philippe Delpal était arrêté pour escroquerie et incarcéré avec plusieurs de ses associés du fonds d’investissement Baring Vostok, dont l’Américain Michael Calvey, l’un des plus anciens investisseurs étrangers en Russie. Assigné à résidence depuis l’automne, il vient de voir ses conditions de détention prolongées jusqu’au 13 août. Son épouse, Cécile Delpal, proteste contre ce traitement incompréhensible dans une affaire commerciale.

Madame Delpal, comment va votre mari ?

Cécile Delpal : Il est en bonne santé. Physiquement, il se porte très bien ; psychologiquement, il reste fort, il garde le moral. Tous les trois mois, il se rend au tribunal avec l’espoir d’une levée de l’assignation à résidence, mais il ne baisse jamais les bras face aux décisions contraires des juges. Il rentre à la maison et continue, chaque jour, de travailler sur sa défense.

Parlez-nous des conditions de l’assignation à résidence.

C. D. : Philippe est à la maison, avec nos deux filles et moi. Il n’a pas le droit aux visites, sauf de ses avocats et éventuellement de ses frères ou de ses parents. Il peut aussi leur téléphoner au moyen d’un téléphone cellulaire à l’ancienne, acheté spécialement pour cela. Toute autre communication avec l’extérieur lui est interdite : il n’a pas d’accès à internet et ne peut ni recevoir ni envoyer de courrier. Il porte un bracelet électronique et a interdiction de sortir, sauf pour se rendre aux convocations de la justice ou pour les besoins de l’enquête. Cela fait seize mois qu’il n’est pas allé se promener. De fait, Philippe vit un confinement permanent.

Ces restrictions s’appliquent-elles également à vous et à vos filles ?

C. D. : Indirectement, oui. Pour plus de simplicité, nous avons choisi de couper complètement internet et le téléphone à la maison. En cas de besoin, mes filles et moi utilisons nos téléphones personnels. Bien entendu, nous ne pouvons recevoir personne à la maison…

« On a été jusqu’à falsifier le procès-verbal d’un conseil d’administration pour faire jouer à mon mari un rôle qui n’est pas le sien. »

En revanche, nous pouvons sortir librement. Philippe nous y incite, d’ailleurs, notamment pour que nous lui rapportions des nouvelles du monde extérieur : par exemple, avant l’épidémie, il nous encourageait à aller voir des expositions afin de lui raconter ce que nous avions vu.

D’une certaine manière, le fait que nous nous soyons habitués à vivre ainsi depuis un an, à rester à la maison plus souvent pour soutenir Philippe, nous a sans doute aidés à supporter mieux que d’autres les deux mois de confinement.

Vous a-t-on expliqué pourquoi votre époux n’avait pas droit à internet ?

C. D. : Non, de même qu’on ne nous a pas expliqué pourquoi il ne pouvait pas sortir ni recevoir de visites. Sans doute est-ce afin d’éviter qu’il ne cherche à entrer en contact avec certaines personnes liées à l’affaire.

Cécile Delpal
Photo : Archives personnelles

Où en est la procédure juridique engagée ? La pandémie a-t-elle allongé les délais ?

C. D. : Depuis décembre-janvier, les accusés et leurs avocats étudient leur dossier. Cette lecture devrait s’achever dans les prochaines semaines. Le dossier sera alors transmis au procureur général, qui en prendra connaissance à son tour, avant de décider des suites à donner à la procédure : requalification des faits, abandon des poursuites, etc. Ce sera ensuite au juge de se prononcer.

Pendant le confinement, Philippe a plusieurs fois été convoqué par les enquêteurs, afin de poursuivre sa lecture du dossier. En plein pic de l’épidémie, sans masque ni gants… Il n’y avait pourtant rien d’urgent ! C’est nous qui avons demandé, par l’intermédiaire de l’ambassade, à ce qu’une pause soit observée et que nous ne soyons pas obligés de prendre tous ces risques.

Quels éléments nouveaux sont apparus dans le dossier ?

C. D. : Il y a des choses aberrantes, fausses concernant Philippe. Contrairement à ce que prétend l’accusation, il n’a jamais signé aucun document ni approuvé aucune des transactions servant de base à l’accusation : cela ne relevait pas de ses compétences. On a été jusqu’à falsifier le procès-verbal d’un conseil d’administration de Baring Vostok pour faire jouer à mon mari un rôle qui n’a jamais été le sien. Par chance, les documents originaux ont été archivés et peuvent servir de preuve…

« Nous avons l’impression d’une enquête entièrement à charge, alors que le dossier est vide. »

Il y a d’autres incohérences. Au mois de décembre, l’accusation a été requalifiée. Initialement, mon mari et ses associés étaient accusés d’avoir escroqué la banque Vostotchny à hauteur de 30 millions d’euros en 2017. Une expertise a toutefois démontré le caractère mensonger de ces allégations. Devant cette impasse, l’accusation a été requalifiée en détournement de fonds ; des faits qui remonteraient, cette fois, à 2015. Or, à cette époque, le plaignant, l’homme d’affaires Artiom Avetissian, n’avait aucun lien avec la banque Vostotchny et le fonds d’investissement Baring Vostok !

Par ailleurs, s’il s’agit d’un détournement de fonds, il doit être facile de retrouver la trace de l’argent à travers les différents virements consécutifs. Les avocats de la défense ont demandé aux enquêteurs d’effectuer les vérifications nécessaires auprès des banques, mais ils ont refusé net. Cette attitude renforce l’impression d’une enquête entièrement à charge, alors que le dossier est vide.

Avez-vous des nouvelles des quatre autres accusés ?

C. D. : Les trois Russes sont sortis de prison en février dernier. Ils sont tous assignés à résidence, comme mon mari et comme Michael Calvey [le patron américain de Baring Vostok, qui avait bénéficié de cet assouplissement de peine dès le printemps 2019, ndlr]. Ils sont chez eux, en famille, privés de téléphone, d’internet, de sorties…

Philippe Delpal et l’Américain Michael Calvey, fondateur de Baring Vostok, lors d’une audience à la Cour municipale de Moscou, le 29 octobre 2019.
Photo : Gavriil Grigorov/TASS

Avez-vous rencontré Pierre Lévy, le nouvel ambassadeur de France en Russie ?

C. D. : Oui, dès son arrivée à Moscou [en janvier dernier, ndlr]. Il semble avoir bien pris le dossier en main : il a déjà évoqué le sujet au cours de plusieurs interviews, il s’est rendu à une audience avant le confinement, il a défendu la cause de Philippe devant le Sénat [le 3 juin]… Par ailleurs, les services du consulat nous accompagnent en permanence, ils sont présents aux audiences et demeurent joignables à tout moment en cas de problème.

Savez-vous si MM. Macron et Poutine ont évoqué le sort de votre mari lors de leur récent entretien téléphonique ?

C. D. : Je ne sais pas. Nous ne le saurons jamais. Même à Brégançon, l’été dernier, ils en ont peut-être parlé, mais nous n’en avons rien su. Du reste, dès le départ, on nous avait prévenus que nous ne serions jamais mis au courant de quoi que ce soit.

Êtes-vous globalement satisfaite du soutien des autorités françaises ?

C. D. : Je dirais oui, même s’il faut reconnaître qu’il ne se passe rien : Philippe est toujours enfermé, la situation n’a pas réellement évolué depuis de longs mois. Il se passe sans doute des choses, mais rien n’est simple… Tout porte à croire que les accusateurs pèsent plus – politiquement – que la France dans cette affaire.

Les épreuves endurées depuis seize mois ont-elles modifié le regard que vous portez sur la Russie ?

C. D. : J’aime toujours beaucoup ce pays, malgré des décisions de justice que nous avons du mal à comprendre. Mais en l’état actuel des choses, sans présumer de l’avenir, ces derniers mois ne remettent absolument pas en cause notre volonté de continuer à vivre ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *