Norilsk : l’extrême urgence permanente

L’enquête sur la catastrophe écologique de Norilsk, survenue il y a deux mois, se poursuit. La société Nornickel, responsable du déversement de milliers de tonnes de diesel, a accepté de payer une amende de deux milliards d’euros, tandis que ses dirigeants s’engagent à prendre des décisions respectueuses de l’environnement. Pour la journaliste Alexandrina Elaguina, originaire de Norilsk, ces bonnes intentions se perdront vite dans la grisaille d’une ville balayée par les vents et les fumées industrielles.


Le secteur où, le 29 mai dernier, 21 000 tonnes de diesel se sont déversées dans les rivières Ambarnaïa et Daldykan, à quelques centaines de kilomètres de l’océan Arctique, porte le nom de Kaïerkan. En dolgane, la langue parlée par le peuple autochtone du même nom, ce mot signifie « épreuve » ou « montagne noire ». Une autre traduction en vogue dans la région est « la vallée de la mort » : il faut dire que le vent y souffle plus fort qu’alentour et que les températures y tombent plus bas l’hiver.

L’endroit est à l’image de Norilsk, située à une dizaine de kilomètres de là : une ville (176 000 habitants) froide, ouverte à tous les vents, dont l’environnement a été détruit par l’industrie métallurgique – qui est aussi sa raison d’être.

Une ville polaire

Mes grands-parents se sont rencontrés à Norilsk en 1956. Mon grand-père, Russe du Kazakhstan, était conducteur d’excavatrice dans une mine ; il aimait les cravates fines et les vestes bien taillées, jouait aux échecs et coiffait sa mèche vers l’arrière « comme Jean Marais ». Ma grand-mère, sous-officier de l’armée venue de la région de Moscou, n’avait pu trouver mieux qu’un emploi de caissière dans une supérette.

Il y a quelque chose d’étrange à se dire que la ville doit en partie son existence aux prisonniers du Goulag.

Tous deux étaient venus de leur plein gré. Ils avaient même fait jouer leurs relations au Komsomol, les jeunesses communistes, pour être autorisés à s’installer dans cette ville « fermée », centre stratégique de l’extraction de minerai (nickel, cobalt, cuivre).

L’enthousiasme de ces deux jeunes gens désireux de porter le communisme au-delà du cercle polaire n’explique pas tout. Au temps de l’URSS, travailler dans les régions aux conditions climatiques les plus difficiles présentait quelques avantages indéniables : salaires supérieurs à la moyenne, logement offert aux retraités… De quoi aider à supporter les hivers à -50°C et la bise obligeant à s’accrocher aux cordes tendues le long des immeubles pour ne pas s’envoler.

Une banale tempête de neige dans le centre-ville de Norilsk.
Photo : Denis Kojevnikov / TASS

Au niveau architectural, Norilsk reste marquée par ses années soviétiques. Les immeubles les plus anciens datent des années 1920-1930. Ils ont été construits par les prisonniers du Goulag, qui travaillaient dans les mines des alentours. L’école de musique (toujours ouverte) est ainsi signée Iakov Trounchich et Lev Trantsman, deux architectes lettons envoyés au bagne, l’un pour trahison, l’autre pour terrorisme et propagande antisoviétique.

Longtemps, afin de se protéger du vent, on bâtit des habitations de cinq étages disposées en carrés autour d’une cour intérieure, à laquelle on accède par une entrée unique. Plus tard, des barres d’immeubles de douze étages font leur apparition ; leur numéro s’affiche sur toute la hauteur des façades latérales – pendant les tempêtes de neige, ces points de repère peuvent être salvateurs… Aujourd’hui comme hier, toutes les constructions reposent sur des pieux plantés dans le permafrost pour assurer la solidité des fondations, sensibles aux variations de température. Le réchauffement climatique menace toutefois leur pérennité.

Loin de tout

Dans les années qui suivent l’effondrement de l’URSS, Norilsk conserve ses emplois grâce à la privatisation du combinat métallurgique, qui devient la société Norilsk Nickel. Malheureusement, les salaires – quand ils sont payés – ne suffisent plus à nourrir les familles. Si, dans de nombreuses régions, la population s’en sort tant bien que mal en entretenant un jardin potager, rien ne pousse dans le Grand Nord. Le menu quotidien alterne pâtes et gruau de sarrasin, agrémentés de viande bouillie en conserve.

Dans le Grand Nord, la lumière a quelque chose d’éblouissant, de net, de tranchant.

À l’école, l’histoire du Goulag n’est pas taboue. Les petites classes partent en excursion au Golgotha, le mémorial érigé sur les lieux où s’étendait un camp, un demi-siècle plus tôt. On montre aux enfants la ration quotidienne théorique des détenus : 1 200 grammes de pain, 600 de pommes de terre, 30 de viande, 13 de sucre, 2 de thé. Emmitouflés dans leurs blousons, les élèves sont mal à l’aise devant les loques qu’on leur présente comme l’uniforme des prisonniers : comment ne mouraient-ils pas de froid ? Il y a quelque chose d’étrange à se dire que ces gens, parfois arrêtés pour des motifs futiles ou mensongers, vivaient à quelques kilomètres des maisons actuelles, et que la ville leur doit en partie son existence. Mais à l’époque, il nous semble absolument naturel de parler librement de cette période de l’histoire de la Russie…

La ville est encerclée par les usines du géant minier Norilsk Nickel. Photo : Stanislav Krasilnikov / TASS

Il faut dire que l’isolement de Norilsk (on ne peut s’y rendre qu’en hélicoptère ou par le fleuve Ienisseï lors des quelques mois navigables) a largement déterminé le caractère particulier de ses habitants, qui ne se sentent pas toujours concernés par ce qui se passe dans le reste du pays.

Un des rares événements d’envergure « nationale » à emballer toute la ville est ainsi la visite de Vladimir Poutine, en 2002. Toutes les écoles s’étaient rendues sur la rue principale, l’avenue Lénine, pour saluer le cortège. Il faisait -35°C, et le président était en retard. Au bout de quelques heures d’attente, les enseignants avaient renvoyé leurs élèves dans leurs classes se réchauffer autour d’une tasse de thé. Insuffisant pour compenser leur déception. Mis au courant dans la soirée, les parents étaient furieux.

La catastrophe permanente

Dans le Grand Nord, la lumière a quelque chose d’éblouissant, de net, de tranchant. À Norilsk, les façades des bâtiments sont peintes de couleurs vives. Politiquement, on se doit d’afficher clairement les idées en vogue sans crainte de tomber dans l’exagération : déborder d’enthousiasme à la moindre évocation de la victoire de 1945, être intarissable sur la grandeur éternelle de la Russie… Et manifester une loyauté sans faille envers la hiérarchie (à commencer par son supérieur immédiat, que l’on soit médecin, enseignant ou employé administratif) sous peine de représailles.

« Vous croyez vraiment qu’avant l’incident, les eaux déversées par les usines dans les rivières étaient propres ? »

« Prenons un directeur d’école : si c’est quelqu’un de bien, il n’hésitera pas à accorder des primes, à récompenser ses enseignants pour le travail fourni. Mais beaucoup tentent par tous les moyens de rogner les salaires de ceux qu’ils n’aiment pas pour favoriser leurs chouchous. Et celui qui se plaint à la mairie a toutes les chances de voir son sort empirer… », raconte une institutrice sous couvert d’anonymat.

Il y a bien longtemps que Norilsk n’attire plus. Les salaires sont bien trop bas – hormis dans la métallurgie – pour donner envie de se frotter aux rigueurs d’un hiver de huit mois. À l’époque soviétique, il semble que les gens aient pris l’habitude de se contenter de peu – un rayon de soleil, un coin au chaud où passer l’hiver. Les nouvelles générations, biberonnées à la télévision et au cinéma, rêvent de partir plus au sud – pour se promener en t-shirt dans la rue, aller au théâtre, flâner dans les librairies pleines de nouveautés… Et fuir la nuit polaire, le permafrost, les fumées crachées par les usines omniprésentes. Dans ma jeunesse, mes parents n’avaient qu’une chose à dire pour me faire obéir : « Sinon, tu resteras ici toute ta vie ! »

Vue sur Norilsk et ses fumées éternelles. Photo : Marina Lystseva / TASS

Malgré tout, les habitants sont fiers de leur ville, et gare à qui s’aventure à la critiquer ! Le film Combinat Espoir (2014), décrivant une ville dépressive dans laquelle une jeunesse quasi alcoolique rêvait d’ailleurs, avait été particulièrement mal accueilli.

« Rien de plus facile que de critiquer Norilsk ! À moins d’être chasseur ou pêcheur, la vie n’y a rien de rose. Mais celui qui aime passer du temps dans la nature, à l’écart de la ville, voit les choses d’un autre œil. Notre nature, elle n’existe nulle part ailleurs », confie Alexandre, 32 ans.

« Tempête de neige, contamination des eaux, coronavirus, pouvoir despotique… Cela finit toujours par s’arrêter. »

Paradoxalement, la catastrophe de mai dernier ne le désespère pas : « Vous croyez vraiment qu’avant l’incident, les eaux déversées par les usines dans les rivières étaient propres ? Il y a longtemps que la situation écologique est déplorable. Admettons qu’on finisse par nettoyer la zone : la ville n’en sera pas plus propre pour autant », explique-t-il, sarcastique.

Les gens du Nord

On dit souvent que les gens du Nord se caractérisent par un certain détachement à l’égard de la vie, voire qu’ils sont renfermés. « Je dirais plutôt que nous cherchons à prendre du recul pour trouver du positif dans n’importe quelle situation. Cela aide pour survivre à Norilsk », confie Maria, Norilskienne de 21 ans partie faire ses études à Saint-Pétersbourg.

Parmi les compétences développées dans le Grand Nord, citons la faculté de rester chez soi pendant de longues périodes : lorsque le mercure descend trop bas, les cours sont annulés et certaines entreprises n’embauchent pas. Ainsi, au réveil, chaque écolier décroche le téléphone et compose le numéro des renseignements : en fonction de la température annoncée et de la force du vent, il sait s’il y aura classe.

Les gens du Nord sont patients, ils savent faire le dos rond en attendant que la « catastrophe » passe : « Tempête de neige, contamination des eaux, coronavirus, pouvoir despotique… Cela finit toujours par s’arrêter », dit Maria avec un sourire. Bien plus, les situations extrêmes apportent une forme de sérénité. À l’inverse, toute promesse de bonheur, de succès, de joie, suscite de l’inquiétude : quand tout semble aller bien, forcément, c’est qu’il y a une entourloupe quelque part…

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