Neige Violette : une pièce de Vladimir Sorokine

Le Courrier de Russie vous propose de découvrir au cours de l’été, chaque lundi et en feuilleton, Neige Violette, une pièce inédite en France de l’écrivain russe Vladimir Sorokine.

Il y a deux ans, le compositeur suisse Beat Furrer invitait Vladimir Sorokine à écrire le livret d’un opéra inspiré du film d’Andreï Tarkovski Solaris (lui-même inspiré du roman éponyme de l’écrivain polonais de science-fiction Stanislas Lem).

Loin de la lettre, mais non de l’esprit, du projet d’origine, Vladimir Sorokine écrivait alors Neige violette, drame dans lequel cinq personnages se retrouvent isolés, confinés au milieu de nulle part. L’Europe entière est victime d’une catastrophe naturelle : des chutes de neige inouïes, interminables, qui engloutissent tout. Qu’apportera ce cataclysme ? La vie ? La mort ? Quel avenir annonce le soleil qui, à la fin, teinte la neige de violet ?

Drame politique, Neige violette ? Drame social ? Drame écologique ? s’interrogent certains. Drame apocalyptique, répond Vladimir Sorokine à travers son texte, drame annonciateur de la période indéterminée, vraisemblablement transitoire, que nous vivons aujourd’hui.

 

Neige Violette

Pièce en quatre épisodes

Traduite par Anne Coldefy-Faucard

Personnages : Sylvia, Natacha, Yann, Peter, Jacques

Épisode 1

Le salon d’une vaste et antique villa. Un matin d’hiver. Aux fenêtres, les ténèbres : d’énormes congères bouchent presque entièrement la vue. Une lampe à huile bricolée brûle dans la pièce. On entend des gens déblayer la neige sur le toit. À l’intérieur, deux femmes, Sylvia et Natacha, s’affairent près de la cheminée. Natacha retire une plaque de tôle masquant le foyer ; Sylvia tire de la cheminée une miche de pain.

Sylvia (elle porte, presque en courant, le pain brûlant sur la table). Vite, vite, vite…

Natacha (elle jette dans la cheminée des débris de chaise, déchire un livre, l’enflamme, le jette dans l’âtre). Voilà. À partir de maintenant, on se chauffe avec les meubles et les livres. Les bonnes bûches qui restent, on les réserve pour le pain.

Sylvia (se chauffant les mains sur le pain). Ce qu’il est beau ! Nos pains sont de plus en plus beaux !

Natacha. Quand tout sera fini, toi et moi, on ouvrira une boulangerie.

Sylvia. Je suis partante ! (Elle rit, plaque sur son visage ses mains que le pain a réchauffées). C’est bon, c’est chaud ! (Elle pose une main sur le visage de son amie). Génialement chaud !

Natacha se chauffe les mains à la miche de pain et les plaque sur le visage de Sylvia. Elles se réchauffent mutuellement.

Natacha. Géniale, cette chaleur !

Sylvia. Absolument géniale ! Quelle chance que tu aies eu une telle réserve de farine !

Natacha. Tu me le répètes tous les jours.

Sylvia (elle rit). Dis-toi que c’est ma prière du matin.

Natacha. Ok !

Sylvia. Chez moi, il n’y a que des partitions et des livres. Jamais je ne fais de réserves.

Natacha. Ça aussi, tu me l’as déjà dit. C’est ta prière du soir ?

Elles rient, s’embrassent.

Sylvia. C’est le hasard. Comme tout. Dans notre vie, tout est hasard, non ? Mais au fond, tout est bien. Tout est bien, Natacha, pas vrai ?

Natacha. Tout est super… Et quand tout sera fini, on gardera un souvenir merveilleux de ces journées.

Sylvia. Merveilleux, oui.

Natacha. C’est comme un rêve. (Elle rit.) On est en train de rêver.

Sylvia. Oui, mais à présent, j’aimerais bien me réveiller. J’aimerais beaucoup-beaucoup !

Elles rient.

Natacha. Bon, assez rigolé ! Il faut préparer le thé. Les mecs ne vont pas tarder à descendre du toit, et ils auront une faim de loup.

Natacha prend une casserole, ouvre le vasistas, puise de la neige au-dehors, referme le vasistas. Elle pose la casserole dans la cheminée, arrange les bûches incandescentes à l’aide d’un tisonnier.

Sylvia. Quel thé tu nous prépares, aujourd’hui ? Une nouvelle infusion de feuilles de chêne de ton jardin ?

Natacha. Un thé de feuilles de chêne, avec quelques aiguilles d’un de mes épicéas. C’est bon pour la santé.

Sylvia. Parfait ! Tous les matins, un thé bon pour la santé.

Natacha. Avant la catastrophe, nous ne buvions que des thés mauvais pour nous.

Sylvia. Des thés ordinaires, industriels. Dans leurs sachets débiles ! Quelle connerie ! ça, c’est du vrai thé ! (Elle hume la préparation.) Du vrai thé ! Quand la neige aura fondu, nous sortirons d’ici jeunes et en bonne santé. Oui-oui ! (Elle rit.)

Natacha (portant à son visage ses mains réchauffées par le pain). C’est chaud… C’est tellement bon d’avoir chaud. Mon Dieu, je me demande comment font les gens, en ce moment, dans les villes… Ils n’ont pas de cheminées. Pas de feu. Le feu, c’est la chaleur, le pain, la vie ! (Elle se chauffe près de la cheminée.) J’ai toujours aimé le feu. Mon grand-père disait que l’homme était prêt à contempler indéfiniment trois choses : le feu, la mer et le labeur d’autrui. J’aime le feu plus que la mer.

Sylvia. Moi, j’adore la mer. J’aime nager longtemps. C’est comme faire l’amour. Remarque, la mer te flanque parfois de ces frousses ! Mais c’est tellement agréable ! La mer est vivante. C’est autre chose que la neige. La neige est morte.

Entrent, chaudement vêtus, Yann, Jacques et Peter. Jacques porte deux garde-neige. Les trois hommes ont l’air fatigué.

Peter (brandissant les garde-neige). On a réussi ! Ave !

Sylvia. Des garde-neige ? Voilà donc à quoi ça ressemble… Je n’en avais jamais vu.

Yann. Saletés de garde-neige !

Natacha (touchant les garde-neige). Victoire !

Jacques (se laissant tomber sur un siège). On n’en a que deux. On a eu un mal fou à les retirer du toit. Putain ! La neige n’arrête pas…

Peter (à Natacha). Tes épicéas près du portail pointent à peine des congères. Quant au portail, il y a un bail qu’on ne le voit plus. Alors, oubliez l’idée de creuser un passage et de crapahuter je ne sais où… On ne s’en sortira pas comme ça. Plus de portail, donc plus de route ! (Il a un rire las.) En revanche, le toit ne risque plus de s’effondrer. En tant qu’archéologue, je vous le garantis.

Natacha. Vous n’avez retiré que deux garde-neige ?

Yann. Pas évident de les trouver, tes garde-neige, sur ce bon dieu de toit ! Si ce n’était que la neige ! Mais il y a aussi, au bas de la pente, une croûte de glace.

Jacques. On a eu un mal fou à la casser. Je me suis flanqué un coup sur le pied. Mon putain de joli pied ! (Rire las.) C’est quoi ce délire, Natacha, de foutre des garde-neige sur le toit ? Il pensait à quoi, ton Alex, de son vivant, en faisant un truc pareil ?

Natacha. C’était pour éviter que la neige dégringole sur la tête de nos invités.

Rire las des trois hommes

Jacques. Il avait à ce point-la trouille de la neige ? Et les briques… qui tombent sur la tronche des débiles ? Et le noir, il en avait peur ? L’eau ? Les inondations ? Les fantômes ? C’est pour ça que la maison n’a pas de grenier ? Du délire ! Natacha ! Alex ne craignait rien ni personne. Simplement, les plans de cette maison ont été conçus par des crétins congénitaux !

 

Alex Vasilyev

 

Natacha (elle lui balance une gifle). Je te rappelle que tu es chez moi.

Un silence.

Jacques. M’en veux pas… Je suis crevé, c’est tout. Marre de gratter ce putain de toit tous les matins ! Tous les matins, on déblaie cette putain de neige pour qu’il ne s’effondre pas. Du délire ! Une vraie malédiction ! Regarde, j’ai les mains en sang ! Pleines d’ampoules !

Yann (avec un ricanement). Moi, j’ai le dos en compote. C’est la première fois que je balance de la neige d’un toit. Vingt-deux jours d’affilée. On est dans un camp en Sibérie ou quoi ?…

Peter. Le Goulag en Europe ! J’ai pas mal creusé, étant jeune, dans des expéditions. J’aimais bien. La Mongolie, l’Égypte. Des sols sableux. Je vous ai raconté cent fois l’histoire de la Meganeura fossilisée. Des ailes de cinquante centimètres d’envergure ! Le sable avait tout conservé. Le sable, c’est un peu comme la neige, en version brûlante… (D’un ton stimulant.) Allez, tout va bien ! L’expédition se poursuit, Mesdames et Messieurs !

Yann. Ce sera plus facile, à présent. La neige tombera toute seule. Suffira de la pousser un peu, elle glissera, glissera… Demain, on essaiera d’atteindre les autres garde-neige.

Sylvia (embrassant Yann). Vous avez vu quoi, là-haut ?

Yann. Rien que de la neige. Malheureusement.

Natacha. Il neige toujours ?

Yann. Toujours.

Sylvia (embrassant Yann). Il neige toujours ?

Peter. Toujours.

Jacques. Pourquoi voulez-vous que cette putain de neige s’arrête ?… (Rire las.) Mon chouette petit pied !… (Il l’examine.) J’espère, mon ami, que tu survivras à cette catastrophe écologique. (Il l’embrasse.) Il ne réagit pas… Bon, repose-toi, repose-toi, mon vieux ! Et calme-toi, je ne veux pas avoir mal. (Il frotte, masse son pied.)

Peter. Aujourd’hui les flocons sont plus gros. Nettement plus gros.

Natacha. Comment ça ?

Peter. La température est remontée. Il ne fait que moins six. Plus il fait froid, plus les flocons sont petits. Et inversement.

Jacques. J’ai une sacrée dalle. Avez-vous l’intention de nous nourrir, Mesdames ?

Sylvia. Bien sûr ! Les femelles ont attendu les mâles au foyer. Elles en ont préservé la chaleur.

Yann. Ça sent bon le pain… Mais moi, ce boulot m’a coupé l’appétit…

Jacques. Heureux homme !… La bouffe, la bouffe !

Natacha. L’eau du thé est chaude. À table !

Tous prennent place à la table.

Sylvia. Et si, malgré tout, on s’installait dans la mansarde ?

Natacha. Tu ne vas pas recommencer ! On a tous décidé de prendre le petit-déjeuner ici !

Sylvia. Je ne supporte plus de voir cette lampe, le matin. On est… comme dans un bunker. Une prison !

Yann. Sylvia, ma chérie, il fait encore froid dans la mansarde. Elle met du temps à se réchauffer.

Sylvia. Au moins, on y voit le jour. (Hystérique.) Le jour !

Natacha. Je n’ai plus la force de discuter. Si tu y tiens, grimpe dans la mansarde.

Sylvia. Allons-y, Yann.

Yann. D’accord, d’accord. Mais calme-toi.

Natacha leur coupe du pain, leur sert du thé, verse du sucre en poudre dans la paume de Sylvia.

Sylvia. Tu peux m’en donner plus ?

Natacha. Non, il n’en reste presque plus.

Sylvia se détourne, furieuse, monte dans la mansarde, Yann sur les talons. La mansarde est dotée d’une petite fenêtre. Derrière la vitre, la neige tombe. Un jour maussade éclaire la pièce. Tous deux s’installent face à la fenêtre, s’emmitouflent dans des couvertures, boivent leur thé en mangeant le morceau de pain.

En bas, on prend aussi le petit-déjeuner.

Jacques. Sylvia adore le sucre !

Peter. Le sucre, c’est la mort blanche.

Jacques. C’est ce qu’on dit pour la coke.

Natacha. La mort blanche, c’est la neige.

Peter. Donc, la neige peut remplacer le sucre ? Ou la coke ?

Rires.

Jacques. Neige, sucre, coke, tout ça c’est du pareil au même. Mais quelle salope égoïste, cette Sylvia !

Natacha. N’attaque pas mon amie !

Peter (à Jacques). Tu es simplement affamé.

Jacques. Ça oui ! (Il mange avec voracité.) On aura quoi au déjeuner ?

Natacha. On n’a pas encore décidé.

Jacques. Encore une soupe de riz, avec de la pâtée pour les chiens ?

Natacha. On n’a plus de riz.

Jacques. C’est dégueulasse ! Qu’est-ce qui nous reste, alors ?

Natacha. Un peu de semoule de blé.

Peter. C’est déjà ça ! On va être créatif. Et on préparera un super-déjeuner.

Jacques. Dommage qu’on n’ait plus de spaghettis depuis un bail.

Natacha. En revanche, on a plein d’huile d’olive et un peu d’huile de coco. L’huile d’olive brûle bien. (Elle touche la lampe.)

Peter. Alex aimait l’huile d’olive.

Natacha. Il en était dingue, vous vous rappelez ? On ne cuisinait qu’à l’huile d’olive. On en mettait partout. On s’en enduisait même. Je me souviens, une fois à Rhodes… Et ensuite, on faisait l’amour.

Ils boivent leur thé, mangent le pain.

En haut, Sylvia, réchauffée par le thé, prend son alto et joue une œuvre d’Enescu.

Jacques. Elle joue tous les matins la même chose.

Natacha. J’aime ce morceau.

Peter. Il a pour thème le printemps. Sylvia a envie de printemps.

Natacha. Même avant, elle le jouait souvent quand elle nous rendait visite. Je n’ai qu’un regret : Alex était indifférent à la musique classique.

Peter. Il était dingue de Bob Marley et de jazz. (Il chantonne.)

Jacques. Le printemps… On a encore une quinzaine de jours à attendre. Du moins si on se fie au calendrier. Et merde !… D’ailleurs, est-ce qu’on le verra, ce printemps ? Peter, toi qui es un scientifique, dis-nous la vérité : il viendra ?

Peter. Vois-tu, mon cher Jacques, cet hiver est une anomalie unique en son genre. L’Europe n’avait jamais rien connu de tel. Quand la radio fonctionnait encore dans la voiture, il y a deux semaines, on parlait de trois mètres de neige. Je pense qu’aujourd’hui, on en est à plus de quatre. Le printemps, tu dis… Vous attendez tous le printemps. N’oubliez pas que quand il viendra, la neige fondra. L’Europe sera submergée. Et nous avec. Ça, ce sera une vraie catastrophe.

Jacques. Donc, pour toi, nous ne devons pas souhaiter l’arrivée du printemps ?

Peter. Non. Le printemps, c’est la cata.

Natacha. Alors, qu’est-ce qu’on peut espérer ?

Peter. Que des gens viennent. Des sauveteurs. L’armée doit nous évacuer.

Natacha. Nous évacuer où ? En Afrique ? Toute l’Europe est sous la neige.

Jacques (avec un ricanement). En Somalie ! Toute l’Union européenne s’apprête à y déménager.

Peter. L’armée, l’armée… Elle ne peut pas ne pas débarquer. D’accord, les routes sont impraticables et toutes les voitures sont bloquées. Mais les hélicoptères volent.

Natacha. L’armée a assez à faire dans les villes et les villages. Du ciel, on ne voit pas notre maison. Elle est perdue au milieu de la forêt et des champs. Vous qui déblayez le toit tous les matins, vous avez entendu un seul hélicoptère ?

Peter. Oui.

Jacques. Menteur !

Peter. Je ne raconte pas de craques ! J’en ai entendu ! Il nous faut simplement prendre notre mal en patience et attendre. Attendre ! On finira bien par nous repérer à la fumée qui sort de la cheminée. Il faut brûler du plastique pour que la fumée soit noire. Alors, on peut être sûr qu’ils nous verront. Une fumée noire, voilà notre planche de salut !

Natacha. Alex avait une grande collection de vinyles.

Peter. Génial !

Jacques. Les vinyles font une fumée du tonnerre ! (Il fredonne un air de musique classique.)

 

 

À suivre…

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