Neige Violette : une pièce de Vladimir Sorokine (épisode 2)

Le Courrier de Russie vous propose de découvrir au cours de l’été, chaque lundi et en feuilleton, Neige Violette, une pièce inédite en France de l’écrivain russe Vladimir Sorokine.

Il y a deux ans, le compositeur suisse Beat Furrer invitait Vladimir Sorokine à écrire le livret d’un opéra inspiré du film d’Andreï Tarkovski Solaris (lui-même inspiré du roman éponyme de l’écrivain polonais de science-fiction Stanislas Lem).

Loin de la lettre, mais non de l’esprit, du projet d’origine, Vladimir Sorokine écrivait alors Neige violette, drame dans lequel cinq personnages se retrouvent isolés, confinés au milieu de nulle part. L’Europe entière est victime d’une catastrophe naturelle : des chutes de neige inouïes, interminables, qui engloutissent tout. Qu’apportera ce cataclysme ? La vie ? La mort ? Quel avenir annonce le soleil qui, à la fin, teinte la neige de violet ?

Drame politique, Neige violette ? Drame social ? Drame écologique ? s’interrogent certains. Drame apocalyptique, répond Vladimir Sorokine à travers son texte, drame annonciateur de la période indéterminée, vraisemblablement transitoire, que nous vivons aujourd’hui.

 

Neige Violette

Pièce en quatre épisodes

Traduite par Anne Coldefy-Faucard

Personnages : Sylvia, Natacha, Yann, Peter, Jacques

Épisode 2

La journée d’hiver tire à sa fin. Bien emmitouflés, Jacques, Natacha, Sylvia et Peter dorment. Sylvia se réveille, se lève et, munie d’un briquet, descend précautionneusement au sous-sol, qui recèle tout un bric-à-brac et où une cave à vin a été aménagée. Elle déniche une bouteille de whisky entamée et boit au goulot. Pendant ce temps, s’éclairant d’une lampe à huile, Yann s’est rendu dans le garage qui disparaît sous la neige. Il fait tourner le moteur de la voiture, met la radio, essaie de capter des infos. La radio tousse, lâchant, çà et là, des bribes de phrases : « catastrophe qui se poursuit », « situation d’urgence », « villes ensevelies sous la neige », « Paris glacé ». Yann écoute un peu, puis, suffoqué par les gaz d’échappement, coupe le moteur. Il reprend la lampe et se dirige, suivant un sentier creusé dans la neige, vers le soupirail de la cave. Il y passe la tête. Sylvia éteint son briquet, se fige. Yann pose sa lampe et entre par le soupirail. Il voit Sylvia, immobile, une bouteille à la main.

Yann. Sylvia ! On s’était pourtant mis d’accord !

Sylvia rallume le briquet et fonce à l’étage, sa bouteille à la main.

Sylvia. Fiche-moi la paix !

Yann. Oh, merde ! (Il se lance à ses trousses.)

Montant quatre à quatre l’escalier, Sylvia fait irruption dans la mansarde, se précipite vers la fenêtre, derrière laquelle la neige continue de tomber, se serre contre la vitre et boit avidement au goulot.

Yann (il la rejoint en un clin d’œil, tente de lui arracher la bouteille). Arrête !

Sylvia. Laisse-moi !

Une courte lutte s’ensuit. Yann récupère la bouteille. Sylvia tombe.

Yann. Tu veux devenir alcoolo, c’est ça ?

Sylvia (assise par terre). Laisse-moi tranquille…

Yann. On s’était mis d’accord : on ne boit qu’au dîner. Et du vin. Aucune boisson forte.

Sylvia. Aujourd’hui, je veux me cuiter.

Yann. C’est ce que tu voulais hier aussi. Et avant-hier. (Il s’assied près d’elle, la serre dans ses bras.) Tu es ma femme. Je ne veux pas que… tu te bousilles. Tu es musicienne, ne l’oublie pas !

Sylvia. Je veux me bourrer la gueule !

Yann. C’est tous les soirs la même chose.

Sylvia (déjà passablement ivre). J’ai bien le droit ! Si j’ai envie d’être dingue ? Irrationnelle ?

Yann. Calme-toi.

Sylvia. J’ai le droit d’être dingue ou pas ? Hein ? (Elle le secoue.) Hein, l’homéopathe ? (Elle rit.) Comment l’homéopathie appréhende-t-elle l’alcoolisme féminin ?

Yann. Négativement.

Sylvia. Rends-moi mon whisky. Tout de suite !

Réveillée par le vacarme, Natacha se lève, frissonne et, enveloppée d’une couverture, allume une lampe et grimpe jusqu’à la mansarde.

Sylvia (à Natacha). Tu es bien la maîtresse de maison ?

Natacha. Jusqu’à présent, oui.

Sylvia (la voix pâteuse). Alors, d-d-dis, d-d-dis à mon mari qu’il me rende la bouteille de whisky que… que… que j’ai p-p-prise à la cave.

Une pause. Natacha s’approche et s’assied près de Sylvia.

Natacha. Yann, rends son whisky à Sylvia.

Yann obtempère à contrecœur.

Sylvia. Merci, mon cher ! (Elle boit au goulot, s’approche de la fenêtre.) Oh, le soir tombe déjà ! La nuit descend tellement vite… Saleté d’hiver… (Elle sonde les ténèbres.) Et l’autre, là, qui n’arrête pas de tomber. (Elle boit une gorgée, rit.) Peut-être que dans l’obscurité, la neige ralentit ? Ha-ha-ha ! Les lois de la physique, fuck you… Natacha, dis-moi… franchement. Avant, les hivers dans votre f-f-forêt ét-t-taient normaux ?

Natacha. Parfaitement normaux. Et la neige ne tombait que durant une semaine.

Sylvia. Jamais, ja-mais, nous ne sommes venus chez vous en hiver ! C’est marrant ! Et voilà qu’au moment où cela arrive… bing ! (Sur le ton d’une speakerine météo.) Très fortes chutes de neige sur tout le continent européen ! L’Europe d-d-décrète l’ét-t-tat d’urgence ! Natacha ! Dis-moi, tu… tu… Natacha !

Natacha. Quoi, Sylvia ?

Sylvia. Ça sert à quoi, t-t-tout ça ?

Une pause.

Natacha. Je ne sais pas.

Sylvia. À quoi b-b-bon, t-t-tout ç-ç-ça ?

Natacha (d’un ton las, irrité). Je ne sais pas.

Sylvia. Yann, tu sais, toi ?

Yann. C’est pour nous faire apprécier plus la vie normale.

Une pause.

Sylvia. Le pire… c’est qu’il… n’y a pas d’étoiles. Pas u-u-une ! Le soir, il n’y a dans le ciel que des flocons de neige. Comme si les étoiles s’étaient changées en neige. Et elles tombent, elles tombent sur la terre. Toute la Voie lactée. Toute la Voie lactée dégringole. Et ça n’en finit pas… n’en finit pas… Il y en a combien de ces étoiles ? Des milliards ! Vous imaginez ? Des milliards d’étoiles ! Et ces milliards tombent, tombent, tombent. En froufroutant, froufroutant sans cesse…

Sa bouteille à la main, Sylvia commence à sommeiller près de la fenêtre.

Natacha pose sur elle une couverture.

Une pause.

Natacha. Une fois de plus, Sylvia s’est soûlée avant nous. Elle a du bol : elle s’enivre si facilement. Moi, je n’y arrive jamais vraiment. Une résistance génétique à l’alcool… (Avec un petit rire triste.) Les étoiles tombent en froufroutant.

Yann. Viendra un moment où il n’y en aura plus.

Natacha. Toute la Voie lactée ?

Yann. Toute la Voie lactée.

Yann embrasse Natacha. Ils s’étendent sur le sol de la mansarde et font l’amour. Sylvia dort.

Au bout d’un moment, les amants se séparent.

Alex Vasilyev

Natacha. J’ai envie d’une cigarette.

Yann. Attends un peu. On va bientôt dîner.

Natacha (l’étreignant). D’accord, je vais patienter. La nuit dernière, j’étais terrifiée. J’avais une envie folle de venir te rejoindre.

Yann. Encore un cauchemar ?

Natacha. J’ai à nouveau rêvé de cette maison. C’est tellement bête ! À croire qu’il n’y a pas d’autres espaces.

Yann. Et moi, j’ai à nouveau rêvé d’incendies. Des incendies partout. C’est le froid qui fait ça.

Natacha (poursuivant sur sa lancée). C’était comme si la maison avait un étage de plus. Où tout était bien, propre, chaud, ensoleillé. Mais il fallait y monter. Or c’était très haut, affreusement haut, on avait le vertige dès qu’on levait la tête, et en guise d’escalier, il y avait sur les murs des marches qui devenaient de plus en plus étroites ; au bout d’un moment, elles étaient toutes petites, à peine de la largeur d’une brique. Les murs étaient à pic, comme les parois d’un puits, rien à quoi s’agripper, et je montais, je montais, j’avais une peur bleue. En haut, des gens qui vous ressemblaient me criaient des trucs en riant comme des fous. C’était comme si vous me criiez : monte, monte, pourquoi tu traînes, Natacha, le jour est levé et on ouvre le champagne rosé ? Et d’en bas, du fond de ce puits, je voyais là-haut un ciel sans nuage, c’était l’été, il faisait chaud. J’étais terrorisée, littéralement tétanisée, et je montais, je montais ces espèces de briques.

Yann (la serrant dans ses bras). Du champagne rosé ?

Natacha. Du champagne rosé. (Elle rit en l’étreignant, puis se met à pleurer.)

Yann (la serrant toujours dans ses bras). Ma chérie…

Natacha (reniflant). Je me sens… mal… Mal. Depuis aujourd’hui. Je suis fatiguée, Yann.

Yann. Oui, chérie, tu es fatiguée.

Natacha. Depuis aujourd’hui seulement. Je comprends que nous devons attendre, que tout finira bien. Mais, bizarrement, je vais mal… Vraiment mal. (Une pause.) Je t’aime.

Yann. Moi aussi, je t’aime. Tout sera bientôt terminé, j’en suis sûr. J’en ai le pressentiment. Tu sais que je suis intuitif. Par exemple, je peux dire exactement, à un jour près, quand une femme doit accoucher. Je me suis découvert cette faculté pendant mon internat. Là, je le sens nettement : tout va se dénouer, Natacha, tout cela finira bientôt. Et tout sera… tout sera simplement super. Super ! Nous sortirons de cette catastrophe régénérés et forts.

Natacha. Je voudrais tellement te croire, mon chéri.

Yann. Tu peux me croire. Ça ne durera pas éternellement.

Natacha. Non.

Yann. Ce sont juste… les Cieux qui sont descendus sur la Terre.

Natacha. Les Cieux descendus sur la Terre.

Ils rient.

Natacha. Voilà, tu as réussi à me faire rire. Et tu m’as réconfortée. Ce n’est pas pour rien que tu es médecin.

Yann. Il est de bon ton, aujourd’hui, de se payer la tête des homéopathes.

Natacha (le serrant dans ses bras). Tu es génial !

Sylvia s’agite dans son sommeil

Natacha. Quand as-tu l’intention de lui dire… ?

Yann. Quand nous serons tirés d’affaire. En ce moment, ça l’achèverait.

Natacha. Tu repousses depuis l’été. Tu as peut-être assez attendu !

Yann. Tu sais bien que je ne pouvais pas.

Natacha. Eh non, tu ne pouvais pas. Alors, tu n’as rien dit. Et chacun a joué la comédie. Et on va continuer ? (Elle a un rire ironique et lui attrape le nez.) C’est ça ?

Yann (la serrant dans ses bras). Je t’aime.

Une pause. Sylvia s’agite.

Natacha (elle se relève). La nuit est tombée. Il faut réveiller les autres et préparer le dîner.

(Regagnant le rez-de-chaussée.) J’ai une de ces envies de fumer…

Une pause.

Sylvia (elle lève la tête et voit Yann). Yann !… Yann !… Tu es réveillé ?

Yann. Je n’ai pas dormi.

Sylvia. Mais il est très tôt…

Yann. Non, il est affreusement tard.

Sylvia. On en est où, là ?

Yann. C’est le soir. Bientôt le dîner.

Sylvia. Seigneur… (Elle a un profond soupir, s’assied, s’emmitoufle dans la couverture). Réchauffe-moi.

Yann s’assied près d’elle et tente de la réchauffer.

 

À suivre…

 

Neige Violette : une pièce de Vladimir Sorokine (épisode 1)

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