Les étangs du Patriarche : le canal Saint-Martin moscovite

Situé dans le centre de la capitale, le quartier des Étangs du Patriarche est devenu le cœur de la vie nocturne post-confinement. Une sorte de « canal Saint-Martin moscovite » dans lequel nous emmène un reportage de Forbes Russie.

Chaque soir, les rues entourant le parc des Étangs du Patriarche ne sont plus qu’un long embouteillage de Ferrari, de Lexus et de voitures de police. Sur les trottoirs, les passants se bousculent à la recherche d’une terrasse ou d’un coin de gazon libre.

« Depuis trois ans que je travaille ici, je n’avais jamais vu ça, raconte Polina Karakhina, serveuse dans un café. J’ai passé le confinement à Sotchi [au bord de la mer Noire, ndt]. À mon retour, je pensais retrouver une ville fantôme : je suis tombée sur des rues noires de monde. C’est comme s’il n’y avait jamais eu de confinement… »

« Hier, une bande a débarqué devant chez moi avec des guitares, sur les coups de trois heures du matin. J’entends passer des voitures de sport toute la nuit sous ma fenêtre ! », se plaint Snejana Maïskaïa, une habitante du quartier.

Du vin à midi…

Si les riverains de ce quartier huppé regrettent le calme des dernières semaines, les commerçants sont enchantés. Malgré les restrictions, les cafés, bars et restaurants ont réalisé 50 % à 90 % de chiffre d’affaires en plus qu’au cours d’un mois de juin habituel. Des résultats enviés par les autres établissements du centre-ville, qui peinent à retrouver leur rythme d’avant-Covid. La reprise s’étend également aux autres secteurs. Une pharmacienne du quartier, Elena Kozlova, enregistre ainsi, ces dernières semaines, une augmentation de 30 à 40 % de ses recettes.

« Avant, le coup de feu avait lieu vers 18 heures. Maintenant, on a des clients qui viennent boire à midi. »

« Les gens sont déchaînés, reconnaît Ioulia Klotchkova, sommelière en chef du restaurant Grand Cru. Avant, le coup de feu avait lieu vers 18 heures. Maintenant, on a des clients qui viennent boire du vin à midi. Ils dégustent un verre, repartent se promener, reviennent, reboivent… »

Les magasins d’alcool et les supérettes sont également à la fête. « Les clients font la queue dans la rue sur plusieurs dizaines de mètres », rapporte Nikolaï, employé de la chaîne Aromatny Mir, dont la boutique locale affiche une hausse de 30 % des ventes depuis le début de juin.

Embouteillage de deux-roues aux étangs du patriarche. TASS / Pavel Golovkin

« Ici, un cocktail coûte à peu près 10 euros. À ce prix-là, on peut aussi s’asseoir au bord de l’eau avec cinq flasques de vodka », glisse Sergueï, vigile d’un bar haut de gamme. Une solution choisie par certains groupes plus ou moins jeunes, en dépit de l’interdiction : en Russie, la consommation d’alcool sur la voie publique est passible d’une amende de 1 500 roubles (18 euros).

Que fait la police ?

Les agents de police en patrouille dans le quartier parcourent le parc à la recherche moins de bouteilles que d’infractions aux règles de distanciation sociale. « Je n’en ai jamais vu autant par ici », s’étonne Ilia Zakharov, responsable d’une laverie. « Les patrouilles continuent bien après la fermeture des cafés », renchérit Mme Kozlova.

Pendant la première quinzaine de juin, au début du déconfinement, beaucoup d’internautes se plaignaient sur les réseaux sociaux d’avoir été sanctionnés pour non-port du masque. « Mais personne n’en porte dans la rue ! », s’indignait l’un d’eux.

Les agents ferment les yeux sur nombre de délits : consommation de stupéfiants, tapage nocturne…

Avec le temps, les policiers sont devenus plus tolérants envers ces manquements. Un journaliste de Forbes ayant passé la soirée aux Étangs dit ainsi n’avoir assisté à aucune verbalisation. Les agents ferment également les yeux sur nombre d’autres délits : consommation de stupéfiants, tapage nocturne, etc.

Un quartier moscovite

Pour l’historien Alexandre Oussoltsev, cet engouement pour les Étangs du Patriarche ne vient pas de nulle part. « Cet endroit a construit sa popularité petit à petit, jusqu’à devenir incontournable depuis quelques années », commente-t-il.

Pour lui, l’intérêt pour ce quartier remonte au début des années 2000, avec les premières excursions sur le thème du roman de Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, dont une partie de l’action se déroule précisément là. Dans les années 2010, le quartier fait peau neuve, les trottoirs sont élargis et rénovés, les premières terrasses apparaissent, restaurants et boutiques à la mode se multiplient.

« Lors du Mondial de football, les étrangers sont un peu passés à côté de ce quartier. Ils ont surtout vu la rue Nikolskaïa, qui est piétonne et beaucoup plus proche de la Place Rouge. Les Étangs du Patriarche, au contraire, sont la Moscou des Moscovites. »

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