La Russie entre citadelle et bunker

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (RIAC), l’un des plus prestigieux cercles de réflexion politique russes.

 

La récente réforme constitutionnelle pose la question brûlante des relations que la Russie souhaite entretenir avec le monde.

De prime abord, la révision de la Constitution, entrée en vigueur le 4 juillet dernier, a peu à voir avec la politique étrangère. Dans ce domaine, aucune exigence de changement radical ne s’est encore manifestée de manière impérative, ni à la tête de l’État ni dans la population (en tout cas pour la majorité des Russes).

En matière d’affaires étrangères on ne reconnaît ni ses erreurs ni a fortiori ses défaites. La politique extérieure n’est pas un sujet de discussion. Si les débats ne cessent pas à propos des problèmes économiques et sociaux, le discours officiel présentant depuis vingt ans la Russie comme un pays « refusant d’être à genoux », « relevant la tête », « renouant avec sa grandeur passée » et « renforçant son autorité à l’international » ne rencontre de contestation réelle que de la part de mouvements progressistes marginaux, sans véritable importance politique. Année après année, Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères depuis 2004, figure invariablement parmi les responsables politiques les plus appréciés et les plus respectés du pays.

Un monde menaçant

Toutefois, certains amendements constitutionnels votés récemment, sans remettre en cause les objectifs ni modifier les mécanismes de décision de la politique étrangère russe, offrent à celle-ci un nouveau cadre pour les années à venir. Ils reflètent la perception du monde et de la place de la Russie en son sein, qui infuse depuis trente ans dans le pays. Et soulignons-le : ces représentations ne sont pas propres au pouvoir, elles sont aussi largement partagées par la société russe.

Ce texte, adopté après la consultation populaire du 1er juillet, est empreint d’un esprit de repli sur soi, de retranchement, et implique que, dans un avenir proche, Moscou opère dans un environnement international essentiellement hostile, dans un milieu toxique menaçant aussi bien ses intérêts pris séparément que l’État russe en tant que tel.

« Les actifs étrangers, les doubles nationalités sont aujourd’hui interprétés comme des indicateurs de déloyauté politique, comme des menaces pour la patrie. »

Jugez plutôt : la nouvelle Constitution ne promeut pas seulement les principes de souveraineté nationale et d’intégrité territoriale de la Russie, elle condamne explicitement toute action visant l’aliénation d’une partie du territoire russe (hors redéfinition des frontières par l’État lui-même) et tout discours l’encourageant. La loi suprême russe prévient ainsi toute tentative – extérieure ou intérieure – de démembrement du pays.

La nouvelle Constitution affirme également la primauté du droit national : elle dispense d’appliquer les décisions des tribunaux internationaux – créés dans le cadre de traités ratifiés par la Russie – qui entreraient en contradiction avec elle. Une telle disposition part du principe, d’une part, que des conflits entre la justice russe et la justice internationale sont inévitables (on voit pourtant mal pourquoi Moscou aurait signé des traités contraires à sa Constitution) et, d’autre part, que la résolution de ces conflits ne passe pas par une amélioration de la pratique juridique et des normes nationales mais par le refus de la Russie de respecter ses engagements.

Vue de la forteresse Pierre-et-Paul et du quai du palais / peinture de Fyodor Alexeyev (1753-1824)

Par ailleurs, les hauts fonctionnaires russes se voient désormais obligés de résider sur le territoire de la Fédération ; ils ont l’interdiction de détenir un titre de séjour permanent à l’étranger, ainsi que de posséder un compte en banque et des valeurs mobilières hors de leur pays. En d’autres termes, les actifs étrangers et les doubles nationalités sont aujourd’hui interprétés comme des indicateurs de déloyauté politique, comme des menaces pour la patrie, comme des fissures par lesquelles pourrait s’infiltrer la pernicieuse influence d’agents étrangers de tout poil…

Le même esprit de retranchement apparaît dans les amendements concernant l’unité nationale, Dieu, la vérité historique, le peuple russe fondateur de l’État, la protection de la culture et de la famille traditionnelle… Ils laissent penser qu’une menace immédiate pèse sur l’avenir de l’identité russe, qui ne saurait être sauvée que placée sous la protection de la Constitution.

La Russie face à l’avenir

Critiquer cette révision constitutionnelle n’a rien de sorcier. On peut citer l’exemple d’autres pays développés, dans lesquels des dispositions de ce genre ne figurent pas à un tel niveau juridique. On peut énumérer les nombreuses imprécisions du texte, qui ouvrent à une infinité d’interprétations arbitraires. Il n’en faut pas moins reconnaître la cohérence d’esprit des auteurs et la logique de l’ensemble, loin d’être dénué de rationalité.

En effet, si, comme certains le craignent, le monde doit glisser sous nos yeux dans une longue suite de changements imprévisibles ; si les guerres et les conflits doivent se multiplier ; si nous attendent des années de nationalisme triomphant et d’antimondialisation ; si l’avenir est à l’absence de règles et à la guerre de tous contre tous, mieux vaut prendre les devants en se protégeant. Mieux vaut réduire les risques inhérents à l’instabilité chronique du monde extérieur. La construction d’une Russie-forteresse indestructible n’est sans doute pas le scénario le plus souhaitable, mais elle n’en demeure pas moins une réaction justifiée au regard des nuées qui se pressent à l’horizon.

Ceux qui vivent dans un bunker sont soumis à une stricte discipline,rapprochant leur existence de celle des prisonniers.

Cependant, du point de vue des relations futures entre la Russie et ses partenaires, l’inquiétude tient moins au contenu de certains amendements en particulier qu’à ce qu’ils indiquent de l’orientation générale du pays. Les hauts fonctionnaires russes – comme tous les exécutants – ne se contentent pas de suivre les directives de leur hiérarchie, ils s’efforcent d’en prévenir les désirs. Et lorsque la tâche consiste à construire une place forte inexpugnable, il est aisé de se prendre au jeu et, au lieu d’édifier une noble citadelle, de se perdre dans les laideurs d’un bunker.

Quelle est la différence ? Contrairement à la citadelle, le bunker est entièrement hermétique, coupé du monde. Souvent, il est même enterré profondément. Y entrer, en sortir se révèle beaucoup plus difficile que pour une citadelle. Ceux qui y vivent sont soumis à une stricte discipline, rapprochant leur existence de celle des prisonniers. On peut faire d’une citadelle un lieu de résidence permanente ; en temps de paix, elle s’ouvre aux populations civiles vivant aux alentours. On ne gagne un bunker que dans des circonstances extrêmes ; les rares à ne pas finir abandonnés sont transformés en musées.

La question de savoir s’il convient de transformer la Russie en citadelle inexpugnable demeure ouverte : d’aucuns émettent de sérieux doutes quant à l’inéluctabilité supposée du chaos mondial. Mais il est inadmissible de laisser la Russie devenir un bunker. La société russe y joue son avenir historique.

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