La diplomatie de défense russe face aux tensions indo-chinoises

Depuis plusieurs semaines, les relations russo-chinoises sont fortement ébranlées en raison de la livraison express par Moscou d’avions de chasse à New Delhi, en plein conflit frontalier avec Pékin.

En juin dernier, des affrontements ont lieu entre les armées indienne et chinoise dans la vallée de Galwan (nord du pays), objet d’un litige territorial entre Pékin et New Delhi. Les pertes se chiffrent en dizaines de morts de part et d’autre. Le 3 juillet, le Premier ministre indien, Narendra Modi, en déplacement dans la région, exprime sa détermination à « s’opposer aux forces expansionnistes ». Au même moment, le ministre en chef de la région de Delhi, Arvind Kejriwal, évoque le double défi que doit relever son pays : « la lutte contre le coronavirus venu de Chine » et « la guerre à la frontière ».

Quelques jours plus tard, les deux pays annoncent le retrait de leurs troupes respectives et leur volonté de régler le litige par la négociation. La séquence aura néanmoins été marquée par le réarmement express de l’armée de l’air indienne, grâce à l’achat d’avions de chasse à la Russie – principal partenaire de la Chine dans la région…

Inquiétude chinoise

Deux semaines après le début des affrontements, Moscou et Delhi ont signé un important contrat portant sur la vente de vingt et un Mig-29 et de douze Soukhoï-30MKI, qui vont être assemblés dans les usines de l’entreprise indienne Hindustan Aeronautics Limited. L’accord inclut également la modernisation des cinquante-neuf chasseurs Mig déjà en possession de l’Inde. Le contrat est évalué entre 1 et 1,4 milliard de dollars. En outre, le 22 juin, de passage à Moscou, le ministre indien de la Défense, Rajnath Singh, a demandé que soit accélérée la livraison des systèmes de défense antiaérienne S-400, achetés par Delhi en 2018.

« Les livraisons d’armes russes à l’Inde donnent l’impression d’un front international uni contre la Chine. »

Ces « manœuvres » ne sont pas passées inaperçues. « Les Chinois peinent à contenir leur indignation », confie sous couvert d’anonymat un diplomate russe en poste à Pékin. La Chine s’inquiète notamment du fait que ces contrats sont conclus au moment où d’autres pays, tels que la France ou les États-Unis, intensifient leurs livraisons d’armes à Delhi. « Cela donne l’impression d’un soudain front international uni contre la Chine », poursuit notre interlocuteur.

Sur l’internet chinois, contrôlé par le pouvoir, c’est surtout l’attitude de Moscou qui est pointée du doigt. Alexeï Voskressenski, directeur du Centre d’études chinoises de l’Institut des relations internationales de Moscou (MGIMO), souligne les réactions scandalisées des internautes sur le réseau social Weibo. Un message de l’ambassade de Russie en Chine célébrant les 160 ans de la fondation de Vladivostok (sur d’anciennes terres chinoises) a notamment suscité leur colère. Il faut dire que le nom de la capitale de l’Extrême-Orient russe avait été traduit en chinois par « Maître de tout l’Orient ». Selon M. Voskressenski, la polémique aurait été montée de toutes pièces par les autorités et n’aurait jamais eu lieu en temps normal.

Des militaires indiens défilant sur la place Rouge, à Moscou, à l’occasion du 75e anniversaire de la Victoire sur l’Allemagne nazie, le 24 juin 2020.
Photo : Ramil Sitdikov / RIA Novosti

Sur le très populaire portail Sohu.com, un blogueur résume le sentiment général : « La Russie cherche-t-elle à éteindre l’incendie ou à jeter de l’huile sur le feu ? Pourquoi est-ce précisément vers elle que l’Inde s’est tournée en pleine crise territoriale ? », s’interroge-t-il avant de suggérer une réponse : « Au fond, la Russie a vu dans la crise sino-indienne une opportunité de gagner de l’argent, tandis que l’Inde était bien contente de se trouver un véritable ami dans ce moment difficile. »

L’observateur devenu ami

Il faut bien admettre que le jeu diplomatique de la Russie en Asie du Sud a changé. À l’époque soviétique, elle intervenait essentiellement comme intermédiaire ou comme observateur neutre, même en présence d’un de ses alliés idéologiques. Par exemple, lors de la guerre sino-indienne de 1962, elle s’abstient de prendre position, au grand dam du leader communiste chinois Mao Zedong. Quatre ans plus tard, en janvier 1966, le Premier ministre de l’URSS, Alexeï Kossyguine, est à l’initiative de la signature de la Déclaration de Tachkent, qui met provisoirement un terme à la guerre dans le Cachemire entre l’Inde et le Pakistan – deux membres du mouvement des non-alignés proches de l’URSS.

Dans le conflit opposant actuellement les deux géants asiatiques, Moscou s’abstient officiellement de jouer les médiateurs. Fin juin, au terme d’une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères chinois, indien et russe, toutes les déclarations officielles concernaient l’attachement des trois pays à un développement des partenariats dans le cadre des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai. Interrogé par l’agence TASS sur la possibilité de voir la Russie s’engager dans la résolution du litige, le vice-ministre des Affaires étrangères en charge de l’Asie, Igor Morgoulov, déclarait : « Une telle intervention serait inopportune voire contre-productive ».

« Cela fait soixante ans que la Russie vend des armes à l’Inde sans que cela gêne personne. »

Les livraisons d’armes représentent-elles un obstacle à l’action diplomatique de la Russie ? Pas nécessairement, selon un analyste russe proche des services de renseignement : « Cela fait soixante ans que la Russie vend des armes à l’Inde sans que cela gêne personne. »

D’après l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), pour la période 2013-2017, 62 % des importations indiennes d’équipements militaires venaient de Russie, avec notamment une commande record de 4 milliards de dollars en 2015. Notre interlocuteur souligne d’ailleurs que les avions de chasse russes ne sont pas seulement un achat impulsif dicté par le conflit avec la Chine : « Ils peuvent servir, par exemple, contre le Pakistan… » Il est vrai que la région du Cachemire, que Delhi et Islamabad se disputent depuis un demi-siècle, a connu une nouvelle flambée de violence en février et mars 2019.

Char chinois ZTZ-99 lors de l’exercice militaire Vostok-2018 réunissant les forces russes, chinoises et mongoles, près de Tchita, dans l’est de la Sibérie, le 13 septembre 2018.
Photo : RIA Novosti

Toutefois, comme le reconnaît, sous couvert d’anonymat, un ancien diplomate russe longtemps en poste en Asie du Sud : « Le conflit territorial actuel entre la Chine et l’Inde est lourd de conséquences géopolitiques. Dans un contexte aussi tendu, la vente d’armes par la Russie rebat indéniablement les cartes de la coopération technique et militaire russo-chinoise, mais aussi celles des relations politiques entre les deux pays. »

Intérêt bien compris

L’analyste militaire Mikhaïl Khodarenko insiste de son côté sur le fait qu’en l’occurrence, les intérêts économiques l’emportent sur les risques géopolitiques. Pour lui, Moscou souhaite convaincre Pékin et Delhi de régler leur différend par la voie diplomatique tout en leur vendant des armes et en demeurant un partenaire stratégique fiable pour les deux capitales. L’objectif consisterait également à garder les mains libres afin de nouer un nouveau partenariat avec un autre acteur régional d’importance, le Pakistan.

Islamabad envisagerait effectivement d’acheter pour 8 à 9 milliards de dollars d’équipements militaires russes. Jusqu’à présent, Moscou n’a pas donné suite afin de ne pas irriter Delhi. « La situation internationale évolue rapidement, et l’Inde se tourne de plus en plus vers l’Europe et les États-Unis. La Russie doit donc prendre les devants et se préoccuper en premier lieu de ses propres intérêts », estime Mikhaïl Khodarenko.

Il souligne d’ailleurs que la Russie ne serait pas la première à armer à la fois Delhi et Islamabad : fournisseurs de l’Inde, les États-Unis et la France équipent aussi l’armée de l’air et la marine pakistanaises.

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