Jaune : la main du Diable

Troisième volet de notre série estivale sur la symbolique des couleurs en Russie : aujourd’hui le jaune, couleur des fous, des prostituées et des sorcières.


Messieurs, n’offrez pas de fleurs jaunes à votre bienaimée russe ! Elles sont annonciatrices de rupture, et ceci depuis le XVIIe siècle.

Il est pourtant une héroïne – et quelle héroïne ! – de la littérature russe du XXe siècle, indissociable de fleurs jaunes. J’ai nommé la Marguerite du Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, que l’on découvre « parée d’un bouquet printanier de mimosas ».

Mais Marguerite, qui, comme par hasard, emprunte son nom à l’héroïne du Méphistophélès de Goethe et qui signera une sorte de pacte avec le Diable pour avoir une chance de retrouver celui qu’elle aime, le Maître, est une créature tout à fait singulière : alors qu’elle dispose de tout ce dont n’osent rêver ses contemporaines soviétiques, alors qu’elle est plus que gâtée par le sort, elle n’est pas heureuse un seul instant. Et l’écrivain de s’exclamer :

« Dieux, dieux ! Que fallait-il donc à cette femme, dans les yeux de laquelle brûlait constamment une petite flamme incompréhensible ? Que fallait-il à cette sorcière qui louchait très légèrement d’un œil […] ? Je l’ignore, je n’en sais rien. Sans doute avait-elle dit la vérité : ce qu’il lui fallait, c’était lui – le Maître –, et pas du tout une maison gothique [dans le quartier de l’Arbat], pas du tout un jardin privé, pas du tout de l’argent. »

« Tu vas tout bonnement perdre l’esprit et tu finiras tes jours à la maison jaune. »

Or, le Maître a disparu un beau jour sans laisser de traces, expédié manu militari dans ce qu’on appelle en russe, dès la fin du XVIIIe siècle, la « maison jaune », autrement dit l’hôpital psychiatrique. N’avait-il pas eu la folie d’écrire, en pleine période stalino-soviétique, un roman consacré à Ponce Pilate ?

L’appellation semble venir de l’hôpital Oboukhov de Saint-Pétersbourg, qui disposait d’un pavillon psychiatrique pour les femmes et qui, comme l’ensemble des bâtiments officiels de la capitale impériale, était peint en jaune. La couleur devait demeurer dans la phraséologie russe pour les seules « maisons de fous ».

La littérature s’empare très tôt de l’expression : l’un de ses premiers emplois revient au dramaturge Alexandre Griboïedov, qui, dans sa pièce Le malheur d’avoir trop d’esprit (1821-1822), fait dire à l’un de ses personnages à propos du héros, Tchatski :

« On l’a pris, on l’a expédié à la maison jaune où on l’a enchaîné ».

Les exemples sont nombreux. Contentons-nous de citer Le bourg de Stepantchikovo et ses habitants de Dostoïevski :

« Tu vas tout bonnement perdre l’esprit et tu finiras tes jours à la maison jaune ».

Au XIXe siècle, le jaune est à l’origine d’une nouvelle expression qui a vocation à devenir usuelle : le « billet jaune ». Elle est due à une initiative de l’empereur Nicolas Ier. Ce tsar, on le sait, aimait l’ordre en toutes choses et, en 1843, il entreprend d’en mettre dans les « bordels et autres maisons de tolérance ». Un passeport spécial est créé pour les prostituées, comprenant, entre autres, un bilan de santé de leur détentrice. Sa couleur le fait bientôt nommer le « billet jaune ». C’est ainsi que dans Crime et Châtiment, Dostoïevski évoque la honte du père de Sonia, l’héroïne :

« Car ma fille vit avec un billet jaune… »

Or, qui voudrait d’une fille ainsi cataloguée ? Néanmoins, le « billet jaune » est, mine de rien, une légalisation de la prostitution.

Rupture, prostitution, le jaune est décidément une couleur peu reluisante en Russie. Et lorsqu’on parle, aujourd’hui, de « presse jaune », c’est pour évoquer des journaux de piètre qualité, prêts à n’importe quelles provocations, n’importe quels mensonges et vulgarités pour attirer le client.

S’ajoute aux « qualités » de cette couleur la trahison. Ainsi Judas est-il généralement représenté vêtu de jaune : n’a-t-il pas trahi le Christ ? Le problème est qu’en Russie, l’on n’en est pas à une généralisation près et que, dans le langage populaire, les « jaunes » désignent souvent l’ensemble des juifs.

Mais, nous rétorquera-t-on, et les coupoles des églises orthodoxes ? Ne sont-elles pas « positives » ? Rien à voir, répondrons-nous. Elles ne sont pas jaunes, elles sont « or » !

La « fourmilière jaune »

Le jaune s’impose dans l’Histoire de la Russie et, plus généralement, du continent européen à partir des années 1870. Pour être honnête, il s’impose d’abord en Europe, où le fantasme du « péril jaune » est bientôt dans toutes les têtes. Il existe aussi en Russie à la même époque, mais sous une autre dénomination : « l’invasion mongole », qui met dans le même sac Mongols, Chinois et Japonais. Le « jaunissement » russe de cette terreur collective ne tarde cependant pas et s’affirme au début du XXe siècle, particulièrement après la défaite retentissante de la Russie dans sa guerre contre le Japon (1904-1905).

« Perçant la nuit de ses phares énormes, crachant l’essence, une automobile déboucha en direction du fleuve. Alexandre Ivanovitch distingua des gueules jaunes de Mongols qui jaillissaient çà et là. »

C’est ainsi qu’en 1913, paraît Pétersbourg, un roman « obsessionnellement jaune » d’Andreï Biely : « Mugissement assourdissant et inhumain : perçant la nuit de ses phares énormes, crachant l’essence, une automobile déboucha […] en direction du fleuve. Alexandre Ivanovitch distingua des gueules jaunes de Mongols qui jaillissaient çà et là. »

Plus l’action du roman progresse, plus le « jaune » envahit la capitale que Pierre le Grand avait voulue pleinement occidentale. Dans la géométrie de la ville du Septentrion, dans les brouillards jaunâtres qui y persistent, Biely perçoit une véritable déshumanisation.

 

Un gars de l’Oural, de Vassili Neïassov (1959). Photo : artchive.ru


Quelques années plus tôt, en 1906, dans un roman intitulé : Le Mufle à venir, Merejkovski annonçait l’avènement du « Cham », de l’Imposteur suprême, triomphant grâce à la muflerie et à la médiocrité d’une Europe entièrement nivelée et embourgeoisée. L’Europe, écrivait-il, deviendrait alors une seconde Chine, un second « Empire du Milieu », ce qui revient à dire de la médiocrité.

Chez Merejkovski – et, pour partie, chez Biely –, l’Europe est au moins aussi responsable du « péril jaune » que les « Jaunes ». Tous les repères sont bouleversés dans une humanité dont les membres se ressemblent, telles les fourmis d’une fourmilière. Et la Russie apparaît, dans l’esprit de Merejkovski, comme l’unique petite chance de salut pour le monde, la seule véritable « Europe », gardienne des valeurs de la civilisation chrétienne et de la liberté, contre le nivellement.

Le triomphe du jaune

Les révolutions de 1917 entraînent un stupéfiant retournement. Dès 1918, Alexandre Blok fait paraître un long poème intitulé Les Scythes :

« Nous par nuées, par nuées, par nuées. Et vous,

Des millions. Qui l’ose nous touche !

Les Scythes, c’est nous ! les Asiates, c’est nous !

Avec notre œil avide et louche ! »

Le « péril jaune », dès lors, ne concerne plus la Russie. La Russie est elle-même une horde barbare pour l’Europe – une Europe laissée exsangue par la Première Guerre mondiale. La Russie, toutefois, selon Alexandre Blok, ne s’apparente pas aux Mongols. Elle revendique l’héritage des Scythes, ces guerriers de la steppe qui ont laissé des trésors, mais aucun texte écrit.

Ainsi naît en Russie un mouvement intellectuel et artistique qui prend l’appellation de « scythisme ». Les nouveaux Scythes sont des barbares du point de vue de l’Europe, mais, tout comme leurs ancêtres scythes, ils assument leur barbarie.

« Les employés retournèrent dans leur maison jaune habituelle, persuadés que la semaine bleue n’avait été qu’une période de séchage du jaune. »

Influencé par le scythisme d’un Blok et, au moins autant, sur le plan formel, par le Pétersbourg d’Andreï Biely, Boris Pilniak écrit, en 1922, son Pétersbourg à lui, un bref récit intitulé : Sankt-Piter-Burkh.

Dans ce récit de Pilniak, le jaune est partout, comme chez Biely, et la Russie impériale est qualifiée d’« Empire du Milieu », d’« Empire Céleste ». Les brouillards de Saint-Pétersbourg sont jaunes, les papiers de l’administration tsariste sont jaunis, les visages semblent avoir la jaunisse. Mais à Moscou, redevenue capitale, Boris Pilniak voit, dans les gardes rouges qui veillent à la sécurité des nouveaux dirigeants devant la muraille du Kremlin (elle-même « muraille de Chine »), des guerriers scythes venus du fond des âges.

Le triomphe du jaune est pourtant de courte durée. En 1927, Pilniak effectue un long séjour en Chine, pour tenter de se faire oublier – en vain – des autorités soviétiques. Son Journal de Chine témoigne d’une lassitude et d’un dégoût profond suscité par la pestilence qui règne dans les rues, ainsi que par un mode de vie souvent incompréhensible aux Occidentaux.

Georges Nivat relève dans l’œuvre de Pilniak « deux “Asie”, une Asie sauvage et énergique, et une Asie “chinoise”, envahissante et anesthésiante », la seconde étant celle du « péril jaune » que l’écrivain dénonce à la suite de Biely et de Merejkovski.

Retour à la maison jaune

Dans les années 1980, Alexandre Zinoviev publie les deux volumes de sa Maison jaune. La maison jaune en question, précise l’auteur, « n’est pas du tout ce que vous croyez. […] La Maison jaune, si vous voulez savoir, c’est le bâtiment des Instituts de sciences humaines de l’Académie des sciences. Elle se trouve presque au centre de Moscou, à côté d’une mare toute ronde, remplie d’urine et dont l’emplacement était jadis occupé par l’église du Christ-Sauveur, sans valeur architecturale. Si cette maison a été baptisée ainsi, ce n’est pas du tout parce qu’elle contient autant de fous que les Colonnes blanches [autre hôpital psychiatrique], mais parce qu’elle a été peinte en couleur jaune. Il en avait été ainsi dès le début. »

Mais la maison jaune de Zinoviev symbolise aussi l’Union soviétique brejnévienne, pays du « socialisme réel ».

« On raconte, explique le narrateur, qu’il y a une dizaine d’années, on peignit cette maison en bleu ciel. Elle resta ainsi deux jours. Puis la couleur fonça. Puis elle devint verte. Et le lundi matin, les employés retournèrent dans leur maison jaune habituelle, persuadés que la semaine bleue n’avait été qu’une période de séchage du jaune. »

Cette « Apologie de la raison impure et de la déraison pratique » ‒ ainsi l’auteur présente-t-il son œuvre ‒ a pour personnages des « paranoïaques de pointe », des « crétins avancés », des « fous normaux » qui rêvent d’actes de terrorisme, une paysanne « idéologiquement consciente », répondant au doux nom de Matrionabrutie, une responsable de la propagande du Parti, appelée Margot-Tsé-Toung, sans oublier Marx, Lénine, Staline, Dzerjinski, Beria, Brejnev… La liste n’est pas exhaustive. Bref, une « maison jaune » au plein sens du terme.

 

Œuvres mentionnées :

  • Andreï Biély, Pétersbourg, traduction de Jacques Catteau et Georges Nivat, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1967.
  • Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, traduction de Claude Ligny, Robert Laffont, Bouquins, Paris, 1993.
  • Alexandre Blok, « Les Scythes », in Elsa Triolet, La poésie russe, édition bilingue, Seghers, 1965.
  • Fiodor Dostoïevski, Le bourg de Stepantchikovo et sa population, traduction d’André Markowicz, Actes Sud, « Babel », Arles, 2001.
  • Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment, traduction de Pierre Pascal, Garnier Flammarion, Paris, 2010.
  • Alexandre Griboïedov, Le malheur d’avoir trop d’esprit, traduction de Georges Daniel, L’Arche, Paris, 1989.
  • Dmitri Merejkovski, Mufle-Roi (L’avènement du Cham), traduction de Denis Roche, Gallimard, Paris, 1934.
  • Boris Pilniak, Sankt-Piter-Burkh (pas de traduction en français).
  • Boris Pilniak, Journal de Chine, traduction de Sacha Strelkoff et Pierre Cheure, Obsidiane, Bussy-le-Repos, 1986.
  • Alexandre Zinoviev, La maison jaune, tomes 1 et 2, traduction de Wladimir Berelowitch et Anne Coldefy-Faucard, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1980 et 1982.

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