La peur du rideau de fer

Cela fait quatre mois que la Russie a fermé ses frontières pour cause de Covid-19, et que ses ressortissants sont empêchés de quitter le territoire. Pour beaucoup de Russes, la liberté de déplacement – la plus chère à leurs yeux – est en danger.

Au début de juillet, la page Facebook de Valeri Iakov, rédacteur en chef de la revue spécialisée Théâtral, a connu une brusque hausse de sa fréquentation. Chaque jour, le journaliste y postait des photos pittoresques – tantôt un coucher de soleil, tantôt un verre de vin blanc sur fond de paysage marin – prises quelque part en Italie, où il se trouvait en quête d’associés pour un nouveau projet professionnel.

En ces temps d’urgence épidémiologique, les pérégrinations d’un Russe dans la Botte interpellent les « amis » Facebook du journaliste : « Mais comment as-tu fait pour partir ? », écrivent-ils dans les commentaires.

Depuis le mois de mars, l’Italie et tous les pays de l’Union européenne sont en effet fermés aux voyageurs russes (entre autres) et la Russie aux Européens. Depuis, peu de choses ont changé. Les liaisons aériennes internationales sont presque à l’arrêt, seules de rares catégories de personnes (diplomates, certains hommes d’affaires et représentants d’organisations internationales) étant autorisées à franchir les frontières.

Dans ces conditions, comment Valeri Iakov a-t-il fait ? Un homme d’affaires italien installé à Moscou lève une partie du voile : « L’Italie est très reconnaissante à la Russie de son aide apportée au plus fort de la crise. Si un ressortissant russe – en particulier un journaliste – dispose d’un document prouvant la nécessité impérieuse de son déplacement, la police aux frontières ferme les yeux sur les recommandations de Bruxelles et le laisse passer », confie-t-il.

Dans une Italie fortement touchée par la Covid-19, l’aide médicale russe a atterri à l’aéroport de Pratica di Mare, le 22 mars 2020. Photo : Alexeï Erechko / RIA Novosti

En d’autres termes, la Covid-19 nous renvoie plus de trente ans en arrière, à une époque où seuls quelques élus étaient autorisés à franchir le « rideau de fer », et où l’écrasante majorité des citoyens soviétiques ne pouvaient que rêver de voir un jour Venise (sans forcément mourir…).

Un privilège

Historiquement, pour les Russes, sortir du pays a toujours été un casse-tête. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, tout dépendait de la volonté suprême du tsar, qui bénéficiait quasi exclusivement à la noblesse : pour quitter le pays, il fallait montrer patte blanche – un certain niveau de richesse (le passeport coûtait une petite fortune) et une loyauté à toute épreuve. Ne présentant aucune de ces « qualités », le célèbre poète Alexandre Pouchkine a vu toutes ses requêtes laissées sans réponse par Sa Majesté Nicolas Ier. Reconnaissons qu’avoir écrit dans son grand œuvre, Eugène Oneguine, qu’un de ses personnages, Vladimir Lenski, avait rapporté « de la brumeuse Allemagne les fruits du savoir et des rêves de liberté », risquait peu de lui gagner la confiance de cet empereur conservateur.

Les réformes menées par le successeur de Nicolas, Alexandre II dit « le Libérateur », facilitent l’accès au passeport (son prix est divisé par cent) et entrouvrent les portes du monde aux voyageurs de toutes origines sociales (au moins théoriquement). Ironie de l’histoire, sans cette libéralisation, un certain Vladimir Oulianov dit « Lénine » n’aurait pas développé ses réseaux révolutionnaires depuis ses exils suisse, allemand et français, et n’aurait pu traverser l’Europe du Nord dans son fameux « wagon plombé » pour rentrer à Saint-Pétersbourg renverser le pouvoir tsariste.

« Pour la majorité des Russes, liberté rime avec autonomie et absence de limitation de l’espace privé. »

Après 1917, les bolcheviks remettent au goût du jour les anciennes pratiques, non sans quelques justifications conformes au dogme marxiste-léniniste. La période soviétique sera ainsi caractérisée par des frontières fermées à double tour. Seuls de rares chanceux, dont la loyauté au Parti est préalablement passée au crible des « organes compétents » (le KGB et ses prédécesseurs), voient parfois la porte s’entrouvrir pour un voyage d’affaires, une visite privée ou une croisière touristique.

Ce privilège, considéré comme un signe extérieur de réussite sociale, est particulièrement envié des voisins et des collègues de bureau. Pourtant, les excursions à l’étranger n’ont rien de reposant ni de particulièrement épanouissant. Rendez-vous compte : l’homo sovieticus se voit propulsé, depuis son pays de privations et de pénuries, dans un monde d’excessive abondance ! Comment lui reprocher de passer son séjour à courir les magasins plutôt que les musées ? Afin d’éviter les dépenses superflues, beaucoup débarquent d’ailleurs en Europe avec un stock de boîtes de conserve et de soupes déshydratées, consommées discrètement dans leur chambre d’hôtel.

Les libertés individuelles dont jouissent les citoyens occidentaux sont taboues en URSS. À son retour, le voyageur tait consciencieusement ses impressions sur le sujet, s’efforçant de reprendre au plus vite sa place au sein du collectif : il serait regrettable qu’une remarque malencontreuse le prive à jamais de la possibilité de repartir…

Seuls quelques rares artistes, rebelles à tout conformisme, expriment dans leurs œuvres – surtout pendant la perestroïka – ce « désir d’errance » exprimé par Pouchkine, et prônent le voyage comme remède au cafard, à la routine et à la désolation : « Un paquet de cigarettes en poche, signe que tout ne va pas encore si mal. Ou un billet d’avion aux ailes d’argent, qui en décollant laissera juste une ombre », chante Viktor Tsoï, figure du groupe de rock Kino et indéboulonnable idole de la jeunesse russe depuis les années 1980.

Un nouveau monde

L’effondrement de l’URSS libère l’espace. À l’intérieur du pays, l’assouplissement du système d’enregistrement permet aux Russes de déménager à leur guise. Surtout, les frontières s’ouvrent, et l’on peut parcourir le monde sans demander l’approbation des services secrets ou du Parti. Un visa demeure nécessaire pour entrer dans la plupart des pays ? La belle affaire ! Les formalités administratives les plus contraignantes n’ont rien d’épouvantable pour celui que la patrie laisse aller et venir en toute liberté.

« Au début des années 1990, nous avons découvert avec étonnement qu’aller à Londres ou à Paris pouvait ne dépendre que de nous et de notre détermination à réunir l’argent nécessaire au voyage. Sur place, on ne se ruait plus dans les magasins de peur d’être empêché de revenir plus tard. On profitait du séjour, l’esprit libre », se souvient le journaliste Alexandre Limanov.

Le caractère provisoire des restrictions inquiète les plus anciens, qui ont retenu une chose du passé soviétique : il n’y a rien de plus permanent que le transitoire.

Le politologue Andreï Serenko va plus loin : « En Russie, le militantisme politique, la lutte pour les libertés – d’expression, de rassemblement, de la presse – ont toujours été l’apanage d’une minorité particulièrement engagée. Pour la majorité, liberté rime avec autonomie et absence de limitation de l’espace privé. »

L’homo postsovieticus apprend à vivre dans un nouveau paradigme : l’argent seul limite ses désirs. Celui qui en a les moyens peut partir où il veut, à condition d’être en règle avec les services fiscaux : depuis les années 2000 et surtout 2010, la presse rapporte de temps à autre le cas de touristes russes arrêtés à l’aéroport de Moscou pour d’importants arriérés (on parle parfois de dizaines de milliers d’euros de charges communales impayées).

Le voyage à l’étranger devient même un mode de vie pour ceux qui vont jusqu’à louer leur appartement moscovite pendant l’hiver afin de migrer vers le Sud – Goa, Bali, la Polynésie…

« Rien de tragique »

La pandémie de coronavirus a fait tomber sur la Russie un nouveau « rideau de fer », et nul ne sait quand ce confinement international sera levé. Beaucoup de Russes espéraient que la vie retrouverait son cours normal avant l’été. En vain. Bruxelles n’a toujours pas inclus la Russie dans la liste des pays tiers dont les ressortissants (sauf exception) peuvent entrer sur le territoire européen, et les frontières russes demeurent closes. Face à l’absence d’évolution de la situation (la date de reprise du trafic aérien est repoussée de semaine en semaine), certains citent avec effroi une déclaration de la présidente du Sénat, Valentina Matvienko, qui affirmait en avril qu’une réouverture des frontières russes était peu probable avant… 2021 ! « Nos concitoyens ont beaucoup voyagé ces dernières années. Ne pas partir à l’étranger pendant un an, cela n’a rien de tragique », tentait-elle alors de dédramatiser.

Pour nombre d’observateurs, la cause est entendue : le Kremlin ne voit pas de problème à rester indéfiniment coupé du monde. « Les autorités n’ont rien décidé quant à l’ouverture des frontières. En revanche, elles mettent le paquet sur la promotion du tourisme intérieur. On parle de milliards de roubles en passe d’être investis dans les stations balnéaires russes : Sotchi, la Crimée, Kaliningrad, le Baïkal… », écrit le site d’information Gazeta.ru.

Une jeune femme attend le rapatriement de proches depuis l’Égypte à l’aéroport de Moscou-Domodedovo, le 27 mars dernier. Depuis cette date, la Russie a suspendu presque tous ses vols commerciaux internationaux. Photo : Stanislav Krasilnikov / TASS

Les estivants contraints de faire une croix sur leur habituel séjour en Turquie ou en Italie ne sont toutefois pas forcément les plus à plaindre. « Les autorités pourraient profiter de la situation pour complètement fermer le pays et interdire à quiconque d’en sortir avant longtemps », s’inquiète l’ancien journaliste Vladimir Ardaïev, installé en Bulgarie et dont la famille demeure en Russie.

Le Kremlin est conscient de la fébrilité de la population. Il y a quelques mois, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait tenu à souligner le caractère provisoire des restrictions de déplacement. Pas de quoi rassurer les plus anciens, qui ont retenu au moins une chose du passé soviétique de leur pays : il n’y a rien de plus permanent que le transitoire.

Sur les réseaux sociaux, les rumeurs vont bon train concernant un plan secret du Kremlin. L’économiste Andreï Zaostrovtsev est ainsi persuadé que les frontières « resteront fermées jusqu’à la fin de 2020, voire bien plus longtemps ». Toutefois, il n’en impute pas la responsabilité uniquement à Moscou : pour lui, le problème vient de ce que Bruxelles doute largement de la fiabilité des statistiques russes concernant le nombre de malades, autant que de la qualité des tests effectués…

Le politologue Andreï Serenko alerte néanmoins sur les conséquences, pour le pouvoir, d’une limitation prolongée des déplacements dans un contexte social (hausse du chômage, baisse des revenus, économie au point mort…) et politique (défiance à l’égard de la gestion de l’épidémie par les autorités, manifestations en Extrême-Orient) particulièrement électrique : « La population n’a pas assez confiance dans le pouvoir pour accepter indéfiniment ce genre de restrictions et rester sans réagir », prévient-il.

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