Déboulonnage : les leçons de l’histoire russe

En Russie, le déboulonnage de statues commémoratives et la dégradation de certains monuments, survenus en Europe dans le sillage des récentes manifestations antiracistes, est perçu comme un signe d’effondrement de la civilisation.

Le milliardaire russe Andreï Filatov a proposé de racheter aux États-Unis deux statues que les partisans du mouvement Black Lives Matter appellent à détruire : celle de Theodore Roosevelt, 26e président américain (elle trône actuellement à l’entrée du Musée américain d’histoire naturelle de New York), et celle d’Alexandre Baranov, premier gouverneur de l’Alaska russe au tournant du XIXe siècle. « Ces deux personnages historiques sont des hommes d’État qui ont marqué positivement l’histoire de la Russie [M. Roosevelt a joué un rôle de médiateur pendant la guerre russo-japonaise de 1905, ndlr] ;  il faut absolument préserver leur mémoire pour les générations à venir », affirme l’homme d’affaires, qui souhaite installer les statues à Saint-Pétersbourg.

En Russie, cette proposition n’a guère étonné : tant dans l’opposition que dans le camp du pouvoir, le sort des monuments américains inquiète.

Gens d’épée et gens de plume

L’histoire des statues commémoratives en Russie n’est pourtant pas un long fleuve tranquille. Ces dernières ne commencent à s’y répandre qu’à partir du XVIIIe siècle. L’Église orthodoxe, qui régit alors la vie culturelle, les considère comme des représentations « idolâtres » devant lesquelles il est interdit de se prosterner. À l’époque, pour célébrer un événement majeur, comme une victoire ou une conquête militaire, on érige une église ou une chapelle.

La statue de Pouchkine au milieu des opposants à la récente réforme constitutionnelle, le 1er juillet 2020, à Moscou. Photo : Arthur Novosiltsev / TASS

Les choses changent avec Pierre le Grand (1672-1725), dont le règne impose un certain nombre de coutumes européennes en Russie. La première statue commémorative, commandée au sculpteur italien Carlo Bartolomeo Rastrelli, est un buste de Sergueï Boukhvostov, premier soldat engagé volontairement dans le régiment Preobrajenski nouvellement créé par le tsar. Elle disparaît toutefois rapidement : le monument actuel, situé à Moscou, a été érigé en 2005 d’après des esquisses de l’époque. La plus ancienne sculpture de ce type à nous être restée est la statue équestre de Pierre le Grand, exécutée par le même Rastrelli et dressée près du château des Ingénieurs, à Saint-Pétersbourg. Autre œuvre emblématique de l’époque impériale : le Cavalier de bronze, une statue équestre de Pierre le Grand commandée par Catherine II au sculpteur français Étienne Maurice Falconet. Elle domine la place du Sénat dans la Venise du Nord.

À partir du XIXe siècle, on ne célèbre plus uniquement empereurs et militaires : écrivains, poètes et peintres apparaissent à leur tour dans les parcs et sur les places de Russie. En 1880, l’inauguration à Moscou de la statue de Pouchkine, réalisée par le sculpteur Alexandre Opekouchine grâce à une collecte de fonds, est un véritable événement : les auteurs les plus éminents de l’époque, tels qu’Ivan Tourgueniev, sont présents ; le discours prononcé par Fiodor Dostoïevski à cette occasion a profondément nourri la pensée philosophique russe.

Culte des personnalités

Si, dans la Russie tsariste, les monuments ne suscitent ni adoration ni haine, le pouvoir instauré par la révolution de 1917 déclare la guerre à ces reliques du passé : elles sont vandalisées en public, voire déboulonnées. Les bolcheviks n’épargnent que les œuvres politiquement neutres, conservées pour leur valeur artistique.

Le retour de la statue de Dzerjinski en face du siège du FSB serait régulièrement évoqué dans les couloirs du Kremlin.

Afin de proposer une vision de l’Histoire conforme à la nouvelle idéologie, dans ce vaste pays dont la majeure partie de la population est illettrée, tout un Panthéon de nouveaux héros est convoqué. Des centaines de monuments font ainsi leur apparition dès 1918 à Moscou, Petrograd et dans les grandes villes : les statues de Karl Marx et Friedrich Engels, des héros de la révolution et des figures historiques dont les bolcheviks se réclament – du gladiateur Spartacus aux cosaques Stenka Razine et Emelian Pougatchev.

À mesure que le pouvoir soviétique se renforce, les monuments se font plus grandioses : le bronze et le marbre s’imposent, les statues de Lénine poussent par milliers à travers le pays. Puis viennent celles de Staline, dont certaines atteignent des proportions démesurées. Khrouchtchev les fait presque toutes détruire au moment du Dégel. Rompant avec le culte de la personnalité de son prédécesseur, il a le bon goût de ne pas les remplacer par les siennes… Au contraire, celles de Lénine sont préférées, dans un souci de retour à la doctrine après les années d’errance staliniennes.

La statue de Felix Dzerjinski dans le parc Muzeon, à Moscou. Photo : Le Courrier de Russie

Sous Brejnev (qui se fait, à son tour, dresser des bustes à la manière de Staline sans verser pour autant dans la démesure de ce dernier), on rend hommage aux combattants de la Seconde Guerre mondiale, des monuments à leur gloire fleurissant partout dans le pays.

Mais l’Union soviétique est déjà au bord d’un effondrement qui n’épargnera pas les statues – comme en 1917. En août 1991, après le putsch manqué contre Mikhaïl Gorbatchev, des milliers de personnes se rassemblent sur la place Dzerjinski de Moscou (l’actuelle place de la Loubianka), devant le bâtiment du KGB. Le monument érigé en l’honneur de Felix Dzerjinski, fondateur de la Tcheka – première police politique du régime – est recouvert de graffitis injurieux par les manifestants, qui manquent de la mettre à bas. Craignant qu’une chute de la statue ne provoque un éboulement des couloirs de la station de métro située au-dessous, la mairie fait démonter l’œuvre.

Guerre mémorielle

Dans les années 1990, la nouvelle Russie a trop de problèmes à régler pour se préoccuper de ses monuments. Celui consacré aux victimes de la Terreur, qui devait être inauguré sur la place de la Loubianka au début des années 1990, ne voit ainsi le jour qu’en 2017. Bien que Vladimir Poutine ait refusé qu’il soit construit à l’endroit même où s’élevait  la statue de Felix Dzerjinski (le monument est finalement installé sur la ceinture des Jardins, un peu à l’écart du centre historique de la capitale), cela demeure un geste politique fort de la part du président de Russie, qui a fermement condamné les répressions staliniennes à plusieurs reprises. Quelques mois plus tôt, un autre monument symbolique avait vu le jour : une statue de 18 mètres de haut du Grand-Prince Vladimir (qui imposa la foi orthodoxe à son peuple au Xe siècle), en face du Kremlin.

Le sort réservé à la statue de Dzerjinski est révélateur de l’évolution des rapports que le pays entretient avec son passé. Pendant les années Eltsine, elle gît sur le sol du parc Muzeon, sorte de cimetière moscovite des sculptures soviétiques déchues, situé derrière la galerie Trétiakov. Après l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, elle est nettoyée de ses graffitis injurieux, puis redressée sur un petit piédestal. Selon la rumeur, la question de son retour à son emplacement initial serait régulièrement évoquée dans les couloirs du Kremlin, par les nombreux hauts fonctionnaires ayant fait leurs classes au FSB.

Si le caractère antirusse de certains déboulonnages est indéniable, ceux-ci s’expliquent aussi par la différence de perception de l’histoire entre la Russie et ses anciens pays satellites.

Ces dernières années, le discours officiel fait des monuments des marques de stabilité et d’inviolabilité de l’ordre mondial instauré après 1945. Lorsque, dans la foulée de la révolution de la place Maïdan (2013-2014), les Ukrainiens renversent les monuments soviétiques encore debout, la télévision russe présente ce phénomène comme la preuve manifeste que la nouvelle Ukraine a plongé dans le chaos et la barbarie.

Si le caractère antirusse de certains déboulonnages survenus du côté de Kiev est indéniable, il importe de souligner une différence de perception de l’histoire et de ses symboles entre la Russie et ses anciens pays satellites. Pour les dirigeants actuels des anciens pays membres du pacte de Varsovie, les monuments consacrés à l’Armée rouge symbolisent davantage l’occupation soviétique que la victoire sur le nazisme. D’où des profanations récurrentes, ces dernières années, voire des destructions, qui suscitent invariablement une vive émotion en Russie.

Ainsi, en 2007, lorsque les autorités estoniennes décident de déplacer le monument du « Soldat de bronze » du centre-ville de leur capitale, Tallin, dans un cimetière : la tension est alors si vive avec Moscou qu’on redoute une rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Plus récemment, à Prague, la mairie a retiré la statue du maréchal Koniev, accusé d’avoir réprimé dans le sang l’insurrection de Budapest en 1956, dix ans après avoir libéré Prague des nazis. Moscou a alors tout fait pour empêcher la destruction de l’œuvre et la récupérer.

Inauguration du monument aux victimes des batailles de Rjev, en présence de Vladimir Poutine et du président biélorusse Alexandre Loukachenko, dans la région de Tver, le 30 juin 2020.
Photo : Grigori Sysoïev / RIA Novosti

Il est vrai que le Kremlin, sous le règne de Vladimir Poutine, a fait de la Seconde Guerre mondiale le socle de son discours idéologique. En matière de politique étrangère, toutes les revendications sont ainsi justifiées par les sacrifices consentis par l’URSS et les millions de vies qui lui ont été volées par la guerre ; la moindre profanation d’un monument soviétique est donc perçue par Moscou comme une « tentative de réécriture de l’Histoire », une « minimisation du rôle de l’URSS dans la victoire contre le nazisme », mais aussi comme une agression à l’égard de la Russie d’hier et d’aujourd’hui.

Ce n’est pas un hasard si, le 30 juin dernier, Vladimir Poutine a choisi l’inauguration du monument aux victimes des batailles de Rjev (un ouvrage gigantesque réalisé dans le respect des codes de l’art soviétique) pour appeler les Russes à voter en faveur de la révision constitutionnelle lui permettant de demeurer au pouvoir, au delà du terme de son mandat actuel.

On achève bien les statues

C’est dans ce contexte que le sort réservé à certains monuments historiques en Occident est unilatéralement condamné en Russie.

Pour les autorités, les événements auxquels on assiste ces dernières semaines signent la destruction de piliers de la civilisation. Le monument de bronze, imposant et inamovible, est le symbole même de la stabilité. La figure mise à l’honneur importe moins que la simple existence de la statue, dans laquelle il faut voir la permanence de l’Histoire.

Le phénomène inquiète jusque dans l’opposition, où il fait écho aux pratiques des bolcheviks et à leur volonté de « faire table rase du passé ». À ce propos, beaucoup rappellent avec effroi qu’il y a cent ans, ces déboulonnages avaient été suivis de l’élimination physique de millions de dissidents et de la suppression des droits et des libertés – au nom, rappelons-le, d’une société plus juste.

 

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