Covid-19 : Moscou dans la course au vaccin

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 141 vaccins contre la Covid-19 seraient actuellement à l’étude dans le monde. Cette course au vaccin n’est pas sans soulever de nombreuses questions au sein de la communauté scientifique russe.

En Russie, les tests cliniques d’un premier vaccin anti-coronavirus ont débuté le 18 juin à l’hôpital militaire Bourdenko de Moscou. Deux semaines plus tard, la quinzaine de volontaires s’étant fait inoculer le produit se portait bien, certains comparant même les injections à « une cure de vitamines ». De bonnes nouvelles relayées, le 3 juillet, par le ministère de la Défense, sous la tutelle duquel se déroulent les essais.

Les avancées de la recherche sont scrutées avec d’autant plus d’attention que la pandémie s’intensifie dans l’hémisphère sud et que certains pays d’Europe doivent faire face à de nouveaux foyers de contamination. En Russie – où plus de 6 000 cas sont encore recensés chaque jour, pour une centaine de décès –, la part de la population présentant des anticorps varie de 5 à 20 % selon les régions. La « durée de vie » de cette immunité n’étant pas encore fixée (elle pourrait ne pas dépasser trois mois), ni son efficacité en cas de deuxième vague, la victoire sur la maladie semble devoir passer par un vaccin. Il y a plusieurs semaines, le maire de Moscou faisait d’ailleurs de sa découverte la condition sine qua non de la levée des mesures de précaution (port du masque et des gants dans les lieux publics) dans sa ville.

Les scientifiques estiment à deux ou trois ans le délai permettant de s’assurer de l’innocuité d’un tel vaccin.


Un vaccin contre la Covid-19 serait toutefois une première étonnante : il n’en existe contre aucun des sept coronavirus connus de l’homme.

Un virus coriace et protéiforme

À chaque nouvelle épidémie, la découverte d’un vaccin est présentée comme l’unique planche de salut à long terme. Et pourtant : il n’existe toujours aucun vaccin contre le VIH ou contre l’hépatite C. Concernant cette dernière, de nombreux chercheurs doutent que les recherches aboutissent un jour : il est possible que certains virus résistent parfaitement à toute protection vaccinale.

Les coronavirus pourraient être de ceux-là, au regard des échecs précédents. Le SRAS, dont l’épidémie de 2003-2004 a causé le décès de centaines de personnes dans le monde, a ainsi donné lieu à 38 programmes de recherche, dont aucun n’a abouti : 28 des candidats-vaccins avaient été abandonnés au stade des essais sur animaux.

« Au lieu d’obtenir un vaccin à même de sauver des vies, on s’est retrouvé à abattre des cheptels de porcs contaminés », déplore le microbiologiste Vitali Zverev, membre de l’Académie des sciences de Russie. Il explique que le caractère auto-immune de la réaction suscitée par les coronavirus rend peu probable la mise au point d’un vaccin fiable et sans danger : « Il y a de fortes chances pour qu’au contact du virus, un organisme vacciné réagisse de manière encore plus violente qu’un organisme non-vacciné, multipliant les risques d’issue létale », affirme le chercheur.

Prise de température après inoculation du candidat-vaccin contre la Covid-19, à l’hôpital militaire Bourdenko de Moscou, le 7 juillet 2020.
Photo : RIA Novosti

Les scientifiques estiment à deux ou trois ans le délai permettant de s’assurer de l’innocuité d’un tel vaccin. Certains font d’ailleurs remarquer, sous couvert d’anonymat, que les équipes russes travaillant actuellement sur un éventuel vaccin anti-Covid-19 ne comptent aucun des véritables spécialistes des coronavirus : ces derniers, convaincus du peu de perspectives des recherches, auraient décliné toutes les invitations…

Les doutes auraient été renforcés par les affirmations récentes du directeur général de l’institut de recherche Vektor de Novossibirsk, Rinat Maksioutov, révélant qu’environ cent souches différentes de la Covid-19 avaient été détectées en Russie. « Il n’est pas à exclure qu’il soit nécessaire de cibler chaque souche par un vaccin spécifique. C’est ce que l’on observe avec les méningocoques, responsables de la méningite : les souches varient d’un pays à l’autre », relève l’infectiologue Nikolaï Malychev.

Quelque 30 % des médecins russes seraient opposés à un recours à la vaccination comme méthode prophylactique.


L’agence de santé assure toutefois que les souches ne diffèrent pas suffisamment les unes des autres pour qu’un même vaccin ne puisse protéger de la majorité d’entre elles. Au demeurant, les virologues russes travaillent essentiellement sur les souches « locales » de la Covid-19…

Pratiques dangereuses et défiance

En dépit des réticences de nombreux spécialistes, la Russie s’est lancée à bride abattue dans la course au vaccin. Trouver un produit efficace et sûr en six mois est impossible ? C’est pourtant la tâche assignée aux chercheurs. Pour remplir les objectifs fixés, le lancement des essais cliniques sur l’homme a probablement été brusqué. « Je ne recommande à personne de se porter volontaire. Tirons les enseignements de l’histoire récente : la précipitation a causé des centaines de morts humaines lors des recherches sur le vaccin contre la dengue », alertait récemment le professeur Vitali Zverev.

En attendant, aussi bien l’OMS que les autorités russes prennent les devants. L’institution internationale a d’ores et déjà annoncé que l’accès de tous les pays au vaccin serait assuré. À Moscou, les discussions vont bon train concernant une campagne de vaccination obligatoire.

Un volontarisme propre à renforcer la défiance des Russes. Selon l’ONG Immunité collective, quelque 30 % des médecins russes seraient opposés à un recours à la vaccination comme méthode prophylactique. Un sondage récent établissait que 41 % de la population se méfiaient des vaccins, et que 40 % refuseraient de se faire vacciner contre le coronavirus.

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