Ballet : les nouvelles étoiles de Saint-Pétersbourg

Les répétitions ont repris pour les solistes du théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Après une saison interrompue par le coronavirus, les amateurs de ballet attendent avec impatience le retour sur les planches de Maria Khoreva, Maria Boulanova et Anastassia Nouïkina, trois danseuses de vingt ans extrêmement prometteuses.

Le ballet vit de mythes. C’est une évidence sur la scène, où les princes et princesses aux sentiments élevés ignorent les tracas du quotidien, n’ont jamais entendu parler de procédures de divorce et ne s’empoignent pas sur le thème de la prochaine réforme constitutionnelle. Mais en coulisse aussi, on se nourrit de récits fantastiques sur les lieux, les choses (la table où se maquillait telle ballerine) et les êtres : « On dit qu’une élève de l’académie, morte de la rougeole alors qu’elle promettait de devenir une ballerine extraordinaire, a maudit son professeur, qui jalousait son talent, et l’a emportée avec elle dans la tombe… », confie une élève, mi-amusée, mi-sérieuse.

Le trio du Mariinsky

Le ballet voit parfois naître au même moment plusieurs talents d’exception qui entretiennent la légende. On parle alors de pléiade. Lorsque cela se produit, la programmation des théâtres s’emballe, les billets s’arrachent et les amateurs, divisés en clans irréconciliables, se régalent. Au cours du dernier quart de siècle, cela n’est arrivé qu’une fois au Bolchoï de Moscou – avec la cohabitation de Dmitri Bologolovtsev, Andreï Ouvarov, Sergueï Filine et Nikolaï Tsiskaridze – et au Mariinsky de Saint-Pétersbourg, qui a accueilli Ouliana Lopatkina, rapidement suivie de Diana Vichneva, puis de Svetlana Zakharova.

Anastassia Nouïkina en fée Diamant dans La Belle au Bois dormant
Photo : Natacha Razina/Théâtre Mariinsky

Aujourd’hui, le célèbre théâtre pétersbourgeois fête la naissance d’une nouvelle pléiade : Maria Khoreva, Maria Boulanova et Anastassia Nouïkina. Toutes âgées de vingt ans et sorties en 2018 de la prestigieuse Académie de ballet Vaganova (du nom de la célèbre danseuse et enseignante Agrippina Vaganova), elles ont été formées par le même professeur, Lioudmila Kovaleva, qui a déjà « donné », entre autres, Diana Vichneva (Mariinsky), Ekaterina Bortchenko (Théâtre Mikhaïlovsky de Saint-Pétersbourg) et Olga Smirnova (Bolchoï).

Pourtant, malgré cette formation commune et, plus généralement, le « style Vaganova » qui les unit, les trois danseuses se distinguent aisément les unes des autres.

La perfection froide

En rejoignant une troupe, les débutantes passent généralement par tous les échelons de la hiérarchie du ballet – quadrille, coryphée, sujet, première danseuse (soliste), étoile… On considère qu’une artiste brillante ne doit pas passer plus de deux ans à chaque étape. Maria Khoreva, qui domine sans conteste le trio, est déjà soliste alors qu’elle ne danse au Mariinsky que depuis un an. Surtout, elle a déjà tenu les rôles principaux de prestigieux ballets : La Bayadère, La Belle au bois dormant, Raymonda et Le Corsaire. Ses deux camarades de promotion ne sont encore que deuxièmes solistes et, bien qu’elles aient également dansé de nombreux ballets, elles se sont pour l’instant contentées de seconds rôles.

La princesse Aurore incarnée par Maria Khoreva est l’incarnation parfaite des premières lueurs de l’aube.


Maria Khoreva est une perfectionniste : alors qu’elle enchaîne les rôles difficiles, chacune de ses interprétations est absolument irréprochable sur le plan technique. Aucune erreur, la jambe toujours à la bonne hauteur, le bras effectuant invariablement le geste juste. Si George Balanchine était encore vivant, il ne se lasserait pas de la mettre en scène… Son sens de la musique et son respect de la chorégraphie, alliés à l’impassibilité de son visage et à une volonté manifeste de ne pas « en rajouter » font d’elle une ballerine hors du commun.

Toutefois, les créations de Marius Petipa, par exemple, nécessitent un jeu dramatique un tant soit peu évolué. Certes, Maria Khoreva excelle dans les rôles d’« âmes pures » : sa princesse Aurore, réveillée par le baiser du prince charmant après un sommeil de cent ans, est l’incarnation parfaite des premières lueurs de l’aube. Au contraire, dans Raymonda, elle campe une jeune aristocrate lointaine, prévisible et monotone, préoccupée seulement de son mariage avec le croisé et incapable de comprendre les sentiments sauvages du sarrasin qui se meurt d’amour pour elle. L’interprétation peut surprendre : elle balaie d’un revers de main celle de tous les chorégraphes du XXe siècle, qui peignaient invariablement une Raymonda rêvant secrètement de son fervent et fougueux admirateur. Mais après tout, pourquoi pas….

Maria Khoreva dans La Bayadère
Photo : Natacha Razina/Théâtre Mariinsky

En revanche, dans La Bayadère, la danseuse a l’air de réciter sa partition. Et la perfection de sa diction masque mal l’absence d’émotion. L’histoire racontée est pourtant déchirante : une jeune fille, quittée par son amant qui se marie à une autre, doit danser à leurs fiançailles… La scène au cours de laquelle on lui apporte une corbeille de fleurs qu’elle croit, à tort, être un cadeau de celui qu’elle aime, est toujours très attendue : de grandes ballerines en ont fait un moment de pure hystérie ; d’autres, plus rares, l’ont transformée en une danse rituelle, amère et macabre. Mais personne ne l’avait jamais jouée sans passion…

Ainsi, ce n’est peut-être pas un hasard si Maria Khoreva n’a pas encore incarné le personnage d’Odette dans Le Lac des cygnes, considéré en Russie comme l’examen de passage pour devenir étoile. Odette, incarnation même de la souffrance, ne peut pas être froide.

Passion et force

La deuxième « étoile montante » de cette nouvelle pléiade, Maria Boulanova, est presque l’exact opposé de la première. Ses « Rubis » – la deuxième partie du spectacle Joyaux, de Balanchine – sont aussi anguleux et tranchants que les « Diamants » (la troisième partie) de Maria Khoreva sont majestueux – d’une pureté de neige.

Malgré la fragilité propre aux danseuses classiques, Maria Boulanova confère une force inédite à la Fée des Lilas.


Elle commet parfois des erreurs, mais le spectateur n’en a que faire, tant il est captivé par ses mouvements… Zarema, la concubine préférée du khan dans La Fontaine de Bakhtchissaraï – qui, de jalousie, assassine la nouvelle favorite –, la Danseuse de rue (Don Quichotte), Medora (Le Corsaire) ‒ tous ces personnages passionnés et pittoresques lui vont comme un gant.

Avec Gisèle, la danseuse révèle toute la puissance de son tempérament dans le rôle de Myrtha, l’implacable reine des wilis – ces jeunes filles devenues fantômes pour avoir trop aimé –, qui condamne à mort les hommes ayant conduit ses protégées à leur perte. Mais le rôle le plus intéressant de son jeune parcours demeure le premier qui lui a été confié, dans La Belle au bois dormant. Malgré la fragilité propre aux danseuses classiques, Maria Boulanova confère une force inédite à la Fée des Lilas, personnage fabuleux et bienveillant qui combat les forces du Mal, assurant sa victoire et la fin heureuse du conte.

Maria Boulanova en Danseuse de rue dans Don Quichotte
Photo : Natacha Razina/Théâtre Mariinsky

Enfin, « méfiez-vous de l’eau qui dort », est-on tenté de se dire à propos de la troisième et dernière danseuse du trio, Anastassia Nouïkina, tant son ascension a surpris les connaisseurs. Dans La Fontaine de Bakhtchissaraï, la jeune femme incarne remarquablement la défaite de la raison face à la violence des instincts. Sa Reine des Dryades (Don Quichotte) traverse la scène en un vol parfaitement insouciant, tandis que chaque pas de sa fée Diamant (La Belle au Bois dormant) fait retentir un rire cristallin. Dans L’Oiseau de feu, elle sait se montrer redoutable et, dans La Bayadère, elle ordonne l’assassinat de sa rivale dans une explosion de haine… La révélation d’une flamme tenue secrète, brisant le vernis d’une éducation raffinée, pourrait bien devenir l’une des « spécialités » d’Anastasia Nouïkina, et l’une des clefs de son succès.

Abondance de talents

La troupe actuelle du Mariinsky ne se limite évidemment pas à ces trois prodiges. Diana Vichneva fait de rares apparitions dans ce lieu qui l’a vue « naître », où Ekaterina Kondaourova, Victoria Terechkina et Olessia Novikova (qui, curieusement, n’est toujours pas devenue étoile malgré son indéniable talent et ses dix-huit ans de carrière) continuent de mener le bal avec aplomb. Parmi les premières solistes, on distingue Nadejda Batoeva (au théâtre depuis onze ans) et Renata Chakirova (qui fait partie de la troupe depuis cinq ans et semble bien partie pour atteindre les sommets). Deux des coryphées, au moins – Chamala Gousseïnova et Maria Ilyouchkina –, méritent d’être suivies avec attention. Chez la première, la combinaison des teintes orientales et des canons très stricts de l’école Vaganova engendre un dessin à la couleur étonnante. La seconde, qui a déjà eu la chance de jouer Odette dans Le Lac des Cygnes, a saisi le public par sa tendresse et sa sincérité. Quant à May Nagahisa, formée à l’Académie Princesse Grace (Monaco), elle a conquis en quatre ans le cœur du public, notamment grâce à son émouvante interprétation de Gisèle.

Une telle abondance de talents n’est pas un gage d’épanouissement pour toutes les danseuses, et rien ne dit que les trois stars de la pléiade resteront longtemps à Saint-Pétersbourg. Parions tout de même qu’elles ajouteront quelques pages à la longue histoire du ballet russe.

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