Atelier Piotr Fomenko : les planches sur la Toile

Après une interruption due au confinement, les répétitions reprennent peu à peu dans les théâtres russes. Face à l’incertitude planant sur l’ouverture prochaine des salles au public, Evgueni Kamenkovitch, directeur artistique de l’Atelier Piotr Fomenko de Moscou, fait le pari du spectacle en ligne.

Sur le site de l’Atelier Piotr Fomenko, vous proposez désormais des spectacles et des lectures en ligne. Racontez-nous comment vous vous y êtes pris pour passer de la scène à internet.

Evgueni Kamenkovitch : Il est impossible de transposer le théâtre sur internet et cela n’a jamais été notre intention. Néanmoins, on peut essayer de l’adapter à différents formats. Par exemple, au début du confinement, nous avons proposé des lectures d’œuvres littéraires, effectuées par des comédiens devant une caméra et retransmises sur la plateforme Zoom. Cette idée m’a semblé d’autant plus pertinente qu’en Russie, le théâtre est historiquement un théâtre « de lecture ».

Bien que la mise en scène d’un spectacle soit toujours très onéreuse et compliquée, nous en avons présenté de nouveaux – toujours via Zoom – depuis le début de l’épidémie. Il y a d’abord eu la pièce Trois au choix, de Dmitri Danilov, écrite pour l’occasion. Elle montre les limites logiques des règles de confinement : les personnages se retrouvent à devoir réduire leurs relations avec leurs proches pour ne plus garder de contact qu’avec trois d’entre eux. Et nous venons de présenter la pièce Le royaume des courbes, due à un jeune dramaturge qui signe du pseudonyme « Alexeï Poriatiev ».

Affiche de la pièce Trois au choix, de Dmitri Danilov. Photo : YouTube

Je remarque toutefois que, dans la recherche de nouveaux formats, les troupes de ballet et les ensembles musicaux, en Russie comme dans le reste du monde, sont allés bien plus loin que les théâtres d’art dramatique. J’ai l’impression qu’ils ont inventé une nouvelle forme d’art. Par exemple, j’ignorais que des musiciens pouvaient jouer ensemble en étant éparpillés aux quatre coins du monde. Cette pandémie est une véritable saloperie, mais elle a aussi stimulé la créativité. Je pense que le format artistique en ligne survivra à la pandémie, même si j’ignore encore dans quelle mesure.

Toutes vos représentations en ligne sont en accès libre. C’est d’ailleurs une tendance observée dans de nombreux pays pendant la pandémie. Quelle est la raison de cette gratuité ?

E. K. : Comment faire autrement ? Pour parler simplement, le format en ligne montre une volonté de ne pas perdre le contact avec les spectateurs et, comme je l’ai dit, d’entretenir l’intérêt du public. Certains grands théâtres, comme le Piccolo Teatro de Milan ou le Studio d’art dramatique de Moscou, ne s’en préoccupent pas le moins du monde. Ils sont persuadés que leurs spectateurs ne les abandonneront pas. De notre côté, cette évolution est apparue naturellement et nous voulons que ce soit gratuit. Voilà tout.

Comment l’État russe vous aide-t-il à garder la tête hors de l’eau en l’absence de spectateurs ?

E. K. : Je ne donnerai pas de chiffres, mais nous avons touché une importante aide de l’État, en complément des financements annuels que nous recevons du ministère de la Culture. Si ces subventions n’existaient pas, je ne sais pas où nous en serions.

« Le développement des technologies et d’internet n’a fait que redonner de la valeur à la communication directe. »

D’autre part, nous avons fait de grosses économies en suspendant la production de tous nos nouveaux spectacles. Grâce à cela, nous avons conservé l’emploi de nos 350 salariés (dont 64 comédiens), qui continuent de toucher leur salaire – quoique réduit.

La troupe sera donc prête à reprendre du service dès l’ouverture de la prochaine saison ?

E. K. : Oui, mais nous ne savons ni quand ni dans quelles conditions. La prochaine saison devrait débuter en septembre, mais nous ignorons comment les spectateurs devront être placés. On a d’abord parlé d’un siège occupé sur deux ; à présent, les groupes pourraient être admis à condition d’observer une distance d’au moins un siège avec les autres spectateurs… Une chose est sûre : les salles ne seront pas remplies, et certains spectacles ne seront pas rentables. Malheureusement, comme tous les théâtres moscovites, nous avons besoin de maintenir un prix des billets assez élevé pour pouvoir rémunérer les comédiens.

Evgueni Kamenkovitch. Photo : Ilia Pitalev / RIA Novosti

Dans quel état l’industrie du théâtre sortira-t-elle de la pandémie ?

E. K. : J’ai d’assez mauvais pressentiments. Je suis en train de relire Le Docteur Jivago de Boris Pasternak et je suis tombé sur ce passage : le personnage principal, revenu de la guerre, arrive dans une Moscou froide et affamée ; on lui offre un canard et il organise un repas avec ses proches. Finalement, aucun d’eux ne parvient à avaler une seule bouchée, ils pensent tous aux autres habitants de la ville qui n’ont rien. Je ne sais pas dans quelle mesure la comparaison entre la pandémie et la guerre est pertinente, mais quand on pense, outre les victimes directes de la maladie, au nombre de personnes qui ont perdu leur travail… Dans ces conditions, je ne m’aventurerai pas à me prononcer sur l’avenir du théâtre et sur l’engouement qu’il pourra susciter dans les prochains mois.

Pensez-vous, comme nombre de vos collègues russes et étrangers, que votre établissement devra rester fermé jusqu’en 2021 ?

E. K. : Dans ce cas, nous renforcerons notre présence sur internet. Il ne s’agira plus uniquement de spectacles sur Zoom, mais de représentations filmées, comme ce qui se faisait au temps de l’Union soviétique. Nous investirons dans des caméras spéciales et nous nous lancerons véritablement dans l’aventure. C’est d’ailleurs ce que tout le monde fera, il n’y aura pas d’autre solution.

Quoi qu’il en soit, les spectacles et autres activités en ligne ne peuvent pas remplacer le théâtre vivant. Je suis convaincu que le développement des technologies et d’internet n’a fait que redonner de la valeur à la communication directe ; avec le temps, je crains toutefois que celle-ci ne devienne un véritable luxe.

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