Agroalimentaire, finance, santé : les fleurons de la nouvelle économie russe

À la suite de l’agriculture, différents secteurs d’activité ont profité des dernières crises (sanctions, coronavirus…) pour se développer et assurer à la Russie une autosuffisance au moins partielle.

En 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, les Occidentaux sanctionnent économiquement et financièrement un certain nombre de personnalités et d’entreprises proches du Kremlin. Moscou y répond par un embargo alimentaire, tout en se lançant dans un vaste programme de substitution d’importation et, plus largement, d’autosuffisance économique.

Six ans plus tard, le défi est largement relevé sur un certain nombre de segments essentiels de l’industrie agro-alimentaire : les céréales, l’huile, le sucre, la viande… Le grain affiche d’ailleurs des résultats impressionnants. Selon l’agence de statistique Rosstat, avec 121,2 millions de tonnes récoltées (dont 74,5 millions pour le blé), 2019 a été l’année la plus prolifique de toute la période postsoviétique, après 2017. Ces volumes de production pourraient rapporter à la Russie, premier producteur mondial, plus de 11 milliards de dollars annuels à l’horizon 2024.

Ces bons résultats nécessitent toutefois d’être tempérés. « La Russie n’est autosuffisante que sur des segments à la rentabilité élevée et rapide, explique Alexeï Antonov, analyste du cabinet de conseil Alor Broker. Au contraire, la filière laitière, qui nécessite d’importants investissements en machines, demeure à la traîne. » La production de beurre dépendrait encore à 22 % des importations, et jusqu’à 30 % pour le fromage. M. Antonov souligne également la faible croissance de la filière viande : « Les producteurs sont moins soucieux d’augmenter les volumes que de préserver leurs marges dans un contexte de hausse des prix du fourrage », affirme-t-il.

Le boom de la fintech

Loin de constituer un obstacle, la crise du coronavirus, caractérisée par un brusque ralentissement de l’activité et une contraction des importations, est susceptible – comme les sanctions – de fournir à la Russie l’occasion de développer ou d’affirmer son autonomie économique, au-delà du seul secteur alimentaire.

« Le chiffre d’affaires de la fintech croît plus vite à l’export que sur le marché domestique. »


Au dire des spécialistes, son nouveau fleuron pourrait bien se trouver du côté de la technologie financière (fintech) – à condition, toutefois, qu’elle ne renonce pas entièrement aux importations, ne serait-ce que pour les supports informatiques, ordinateurs et téléphones russes demeurant encore confidentiels…

« La Russie compte aujourd’hui parmi les leaders du marché mondial. La modernisation du secteur bancaire, qui a pris une décennie aux pays occidentaux, a été bouclée en cinq ou six ans ici », déclare Mikhaïl Petrov, directeur des innovations du site VR Bank. Il rappelle par exemple le développement des paiements sans contact par smartphone en Russie – une pratique encore peu répandue en Europe. Et de citer l’apparition rapide d’applications bancaires fonctionnelles, les plateformes spécialisées pour les PME, ainsi que le boom des services connectés : enseignement en ligne, autopartage, livraison à domicile…

Le succès des entreprises d’informatique à l’origine de ces supports techniques a même traversé les frontières : « Aujourd’hui, leur chiffre d’affaires croît plus vite à l’export que sur le marché domestique, assure Mikhaïl Petrov. Jusqu’à présent, beaucoup d’entreprises russes hésitaient à miser sur les marchés étrangers. Avec la prise de conscience par de nombreux acteurs économiques des possibilités offertes par le numérique, elles vont probablement réévaluer à la hausse leurs perspectives de développement… »

Le parc automobile d’un des leaders de l’autopartage, Yandex.Drive, dans le sud-ouest de Moscou.
Photo : Evgueni Odinokov/RIA Novosti

Pour Natalia Tchourkina, analyste de l’Institut de recherches stratégiques complexes, « la résistance des entreprises d’informatique et de télécommunications pendant la crise, en Russie comme à l’étranger, prouve que ces secteurs sont loin d’avoir achevé leur croissance ».

Santé à deux vitesses

Un autre secteur pourrait sortir renforcé de la pandémie : la santé. « Les investissements affluent déjà », constate Natalia Tchourkina. Dans le détail, « l’industrie pharmaceutique devrait poursuivre sa progression, qui était de + 20 % en 2019 », selon Viktor Bondartchouk, directeur des investissements de BKS Broker. Il souligne que de nouvelles usines de production sont construites ces derniers temps en Russie, tandis que les anciennes accroissent leurs capacités.

À ce propos, le ministre de la Santé, Mikhaïl Mourachko, a récemment salué, dans une interview accordée à la chaîne d’information Rossiïa 24, l’augmentation rapide de la production de médicaments utilisés pour soigner les malades du coronavirus. Les entreprises russes auraient même entrepris de produire des spécialités jusqu’alors importées.

Toutefois, comme pour l’agro-alimentaire, il n’est nullement question d’autosuffisance intégrale. La plupart des médicaments russes sont élaborés à partir de principes actifs importés (notamment chinois). « Les entreprises assumant des cycles complets de production se comptent actuellement sur les doigts d’une main », assure Viktor Bondartchouk.

Le budget fédéral demeure alimenté pour moitié par les recettes pétrogazières, et personne n’a encore trouvé de manne aussi juteuse.


Les moteurs de croissance du secteur pharmaceutique font par ailleurs grincer des dents. Selon le journal Kommersant, les principaux fabricants envisageraient de se détourner d’un certain nombre de médicaments de base, tels que le paracétamol ou l’ibuprofène, jugés peu rentables dans un contexte de dévaluation du rouble (donc de hausse du coût de l’importation des principes actifs…). Certaines usines en auraient déjà cessé la production pour se reporter vers des préparations spécifiques plus rentables.

Classiques démodés

L’avènement du « monde d’après » aura-t-il un effet sur les secteurs industriels traditionnels de la Russie ? Pour l’instant, les interlocuteurs du Courrier de Russie ne les voient pas continuer à jouer le rôle de locomotives.

C’est notamment le cas du complexe militaro-industriel, dont « les exportations réelles baissent en volumes, alors que les ventes chinoises augmentent », selon Artiom Deïev, directeur d’analyse du cabinet Amarkets. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) ne place d’ailleurs que trois groupes russes dans son classement des cent principaux producteurs d’armes mondiaux. Leur chiffre d’affaires cumulé s’élève à 37,7 milliards de dollars par an, contre 54 milliards de dollars pour les quatre sociétés chinoises de la liste et 226 milliards pour les onze américaines.

Quant au secteur énergétique, il semble toujours repousser dans un avenir lointain la nécessité de s’adapter aux exigences « vertes » de ses partenaires étrangers et russes. « Pour l’instant, personne ne s’est sérieusement penché sur la question », constate-t-on à l’Institut de recherches stratégiques complexes.

Il est vrai que le budget fédéral est toujours alimenté pour moitié par les recettes pétrogazières, et que personne n’a encore trouvé de manne aussi juteuse : « La crise n’a pas apporté d’idées fondamentalement nouvelles sur ce plan », regrette Alexeï Antonov, d’Alor Broker, qui voit mal comment l’économie russe pourrait éviter une lourde récession, alors que les perspectives offertes par l’accord OPEP+ demeurent floues, et que le gazoduc Nord Stream 2 n’a toujours pas atteint les côtes allemandes. Le Fonds monétaire international table d’ailleurs sur un recul de la production russe de 5,5 % à la fin de l’année – une estimation dans la moyenne des prévisions de la Cour des comptes, entre 3 et 8 % du PIB.

Ne faudrait-il pas en profiter pour miser sur les secteurs qui ont fait leurs preuves ces derniers temps ? Artiom Deïev doute que ce soit le chemin emprunté par les décideurs russes : « Les pertes budgétaires liées à l’effondrement des cours pétroliers ne seront pas couvertes par un report des investissements sur ces filières, mais par des emprunts sur les marchés financiers », prédit-il.

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