Vente d’alcool à domicile : un marché noir très organisé

En Russie, la vente en ligne et la livraison d’alcool à domicile sont formellement interdites. En pratique, n’importe qui peut recourir à ce type de service, de jour comme de nuit.

« La première fois, c’était pour le Nouvel An 2020, raconte Mark, 23 ans. Peu après minuit, nous avions déjà épuisé notre stock, et les magasins — même ceux ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre — ne vendent plus d’alcool après 22 heures. À tout hasard, j’ai lancé une requête sur un moteur de recherche internet. La première réponse est venue d’un site qui proposait la plupart des marques distribuées en grande surface, mais 50 % plus cher. J’ai passé ma commande ; le coursier est arrivé une demi-heure plus tard. J’ai tout réglé en liquide. »

« Je retrouvais des amis dans un bar en banlieue de Moscou, confie de son côté Tatiana, 21 ans. Une fois arrivés, nous nous sommes aperçus qu’on y servait seulement de la bière. Heureusement, il y avait un droit de bouchon : nous avons commandé deux bouteilles de vodka et du soda sur internet, livrés dans l’heure. »

Une économie parallèle

Pratique interdite mais répandue de Kaliningrad à Vladivostok, la vente d’alcool en ligne a engendré un chiffre d’affaires de 25 à 38 millions d’euros en 2019, selon un rapport du ministère des Finances. Difficilement mesurable, le phénomène se serait même intensifié ces derniers temps en raison du confinement.

« Les pages web sont des façades. À la première commande, le client reçoit une carte de visite pour contacter directement le vendeur. »

« Dans mon entourage, je connais deux patrons de bars dont les établissements sont fermés mais qui livrent à domicile depuis deux mois », affirme Tatiana. Parmi les vendeurs, on trouve également des épiceries qui souhaitent prolonger leurs affaires au-delà de 22 heures, des distilleries clandestines et des particuliers qui écoulent pendant la nuit les stocks qu’ils ont constitués dans la journée.

Les autorités, de leur côté, passent quotidiennement la Toile au peigne fin, à la recherche de sites offrant ce type de service. Un véritable travail de Sisyphe : quelque 1 400 noms de domaines ont été bloqués entre mars et mai 2020. Mais, pour Mark, la chasse aux plateformes ne changera rien : « Les pages web ne sont que des façades. À la première commande, le client reçoit une carte de visite pour contacter directement le vendeur par messagerie cryptée », indique-t-il.

Saisie d’alcool de contrebande à Krasnodar, en 2016. Photo : misanec.ru

Un rôle largement dévolu à Telegram, le réseau officiellement bloqué en Russie depuis 2018 mais toujours très populaire auprès des Russes. Une recherche du mot clé « alcool » y fait immédiatement ressortir deux chaînes de 60 000 et 28 000 abonnés. Le règlement s’effectue le plus souvent par virement, au moyen du système de paiement rapide par téléphone mis en place par la Banque centrale en janvier 2019.

Subterfuges

Face au marché noir, certaines entreprises flirtent avec la légalité pour ne pas perdre de parts de marché. Ainsi, l’agrégateur de petites annonces Yandex.Market a ouvert, en 2019, une rubrique « alcools ». Rien d’illégal, en principe, le client étant censé retirer lui-même sa commande. En pratique, la livraison est négociée par téléphone.

Officiellement, le supermarché en ligne Outkonos ne livre pas non plus d’alcool à domicile : les paniers qui en contiennent doivent être récupérés par les clients. Selon un employé de l’entreprise interrogé par le quotidien Vedomosti, un système s’est mis en place pour contourner la loi : un intermédiaire règle la commande à son départ de l’entrepôt, puis se fait rembourser par le client.

« Si la pratique était légalisée, les consommateurs n’auraient plus à s’approvisionner auprès de sources douteuses. »

Selon le journal, au moins quatre cavistes en ligne (Winestyle, Simple, ACT, L-Wine) auraient recours au même subterfuge. Une information fermement démentie par leur direction. Le représentant de L-Wine explique ainsi que le site de l’entreprise sert de catalogue, non de plateforme de commande. « Tous les achats s’effectuent en magasin », affirme-t-il.

Pour Artiom Sokolov, président de l’Association des entreprises de vente en ligne, les géants de l’e-commerce n’ont d’autre choix que de recourir à ces méthodes pour rester compétitifs. « Les entreprises se heurtent à des obstacles juridiques alors que la demande des consommateurs est réelle », souligne-t-il.

Débat interministériel

Conscient du manque à gagner fiscal, le ministère des Finances prépare depuis plusieurs années un amendement visant à légaliser progressivement la vente d’alcool en ligne. Présenté à la Douma au printemps, il a le soutien de la plupart des négociants officiels, qui y voient un moyen de se débarrasser d’une concurrence déloyale.

Минфин поддержал легализацию онлайн-продажи алкоголя | Новости ...
La plupart des magasins d’alcool disposent d’un site, mais la vente doit se faire sur place. Photo : iz.ru

« Les consommateurs n’auraient plus à s’approvisionner auprès de sources douteuses ou sur les réseaux sociaux. Les plateformes officielles pourraient travailler sereinement, sans avoir à inventer des montages de livraison complexes, argumente Alexeï Fiodorov, président du conseil pour le développement de l’e-commerce de la Chambre de commerce de Russie. La valeur du panier moyen devrait également augmenter. En cas de légalisation, 5 à 6 % des ventes d’alcool se feraient par internet. »

Le projet se heurte toutefois à l’opposition du ministère de la Santé et de l’Agence sanitaire. « En cas d’adoption de cette loi, il faut s’attendre à une recrudescence des comportements agressifs et des violences domestiques, estime Elena Zaretskaïa, spécialiste de la responsabilité sociétale des entreprises à l’Académie d’économie de Russie. C’est ce que l’on observe dans tous les pays qui ont légalisé cette pratique. »

Maxime Kachirine, patron du caviste en ligne Simple, se veut rassurant. « Autoriser les achats en ligne ne veut pas dire déréglementer complètement le marché, affirme-t-il. La vente de nuit ou aux mineurs restera interdite. »

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