Services : des PME convalescentes

À Moscou, après les magasins, les coiffeurs et les terrasses, les cafés et restaurants sont autorisés à ouvrir depuis le 23 juin. Pour l’instant, les clients sont globalement au rendez-vous.

D’ordinaire, au début de l’été, les grandes villes russes se vident de leurs habitants. Les uns partent en vacances à l’étranger, d’autres migrent à la campagne. Pour le secteur des services, des restaurants aux coiffeurs en passant par les centres commerciaux, c’est la basse saison.

Cette année, l’épidémie de coronavirus a tout changé : avec la levée progressive du confinement, les centres-villes s’animent, et certains établissements peinent à faire face à l’afflux de demandes.

« Je ne sais plus où donner de la tête, avec toutes ces réservations, confirme la styliste Nelli Chaïdoullina. L’annonce de la réouverture des salons de beauté [le 9 juin, ndlr] a surpris tout le monde, et tous les clients ont appelé en même temps. »

« Pour faire des affaires en Russie, il faut savoir en permanence surmonter un certain nombre d’obstacles et de crises. »

Ce boum de la demande n’étonne pas les analystes. « Les consommateurs ont accumulé en deux mois et demi un certain nombre de besoins et d’envies. Les gérants des cafés sont enthousiastes : les terrasses étaient à peine ouvertes que les tables étaient prises d’assaut », souligne Dmitri Nesvetov, membre d’Opory Rossii, une ONG de défense des petites entreprises.

Les terrasses n’étant pas extensibles et beaucoup de clients ne souhaitant pas encore s’installer en salle, les restaurateurs demeurent néanmoins prudents : selon le quotidien économique Vedomosti, leur chiffre d’affaires oscille, selon les enseignes, entre 25 et 50 % de son niveau de l’année dernière à la même époque…

Un secteur convalescent

De manière générale, la période du confinement a porté un coup sérieux aux PME russes. « Le nombre d’entreprises qui ont dû fermer n’est pas encore connu, mais beaucoup de points de vente n’ont pas rouvert », constate Vladlen Maximov, président de l’Association des petits commerces. Selon les données de l’application de géolocalisation 2GIS, analysées par le quotidien économique RBC, 112 commerces, cafés et restaurants du centre historique de la capitale (soit 4 % des établissements) ont d’ores et déjà définitivement fermé. 

« Dès la fin de mars, certaines entreprises ont vu leur chiffre d’affaires tomber à zéro. Dans le même temps, elles devaient continuer de payer leurs employés et leur loyer », rappelle Dmitri Nesvetov. 

Les terrasses de l’aire de restauration Depo, à Moscou, le 16 juin 2020.
Photo : Anton Novoderezhkin / TASS

L’État a certes pris en charge une partie des salaires (environ 130 euros par employé) pour les secteurs les plus touchés et accordé une baisse de 15 % des charges sociales, mais beaucoup d’employeurs déplorent la modestie de cet effort. « En Russie, on aide peu les petites entreprises. La crise du coronavirus n’a pas fait exception », regrette Vladlen Maximov. Pour lui, les autorités ont, au contraire, favorisé les grosses entreprises : à Moscou, le BTP a repris ses activités dès la mi-mai.

En outre, les petits commerçants déplorent des contrôles incessants : « Nous sommes sanctionnés lorsque des clients entrent dans notre magasin sans masque ou sans gants [ils y sont obligatoires depuis mai, ndlr]. Nous avons la visite de la police un jour sur deux, mais le supermarché d’en face, jamais », se plaint le gérant d’une petite épicerie moscovite.

Système « D » et adaptation

Certaines entreprises ont toutefois résisté à la crise en faisant fi des interdictions et en poursuivant leurs activités malgré le confinement. « Pour faire des affaires en Russie, il faut savoir en permanence surmonter un certain nombre d’obstacles et de crises », ironise le propriétaire d’un garage automobile.

Sous couvert d’anonymat, il raconte comment il a « joué avec les règles » du confinement. « Mon garage est spécialisé dans le tuning de voitures de luxe. Nos clients ne sont pas particulièrement patients : il fallait rester opérationnel sous peine de les voir passer à la concurrence. Afin d’obtenir des autorisations de déplacement pour mes employés, j’ai d’abord fait passer mon garage pour une entreprise essentielle à la vie de l’économie [les employés des magasins d’alimentation, des services administratifs, des établissements médicaux, etc., pouvaient se rendre à leur travail, ndlr]. Quand cela a cessé de fonctionner, je leur ai fait remplir des demandes de laissez-passer pour motifs personnels – déménagement, rendez-vous chez le docteur… Chacun se désinfectait des pieds à la tête en arrivant, et on travaillait comme d’habitude ! », détaille-t-il. 

Il ajoute s’être d’abord heurté à l’opposition de ses employés : après tout, Vladimir Poutine avait annoncé un mois de vacances avec conservation des salaires [la loi russe ne prévoit pas de mesure équivalente au chômage partiel français, ndlr]… « Puis, quand ils ont vu dans les médias que les entreprises fermaient quand même et que les gens se retrouvaient sur le carreau, ils m’ont eux-mêmes appelé pour reprendre le travail ! », conclut le garagiste avec un sourire.

Il n’est pas exclu que l’épidémie modifie les habitudes des Russes sur le long terme.

Un autre entrepreneur confie qu’il a continué de fréquenter son salon de coiffure habituel. « J’appelais à l’avance et on me faisait passer par l’entrée de service. La plupart des salons sont restés fermés en avril ; en mai, c’était soit braver la loi, soit déposer le bilan : le choix était vite fait », justifie-t-il.

Quelques entreprises ont enfin profité des bizarreries de la liste des secteurs « vitaux », autorisés à rester ouverts. C’est par exemple le cas de Lucky Child, un fabricant d’articles pour bébés. « Non seulement nos ateliers ont continué de fonctionner, mais nos canaux de vente principaux, les sites d’e-commerce, ont tourné à plein régime pendant deux mois », se félicite Aron Toukhvatoulline, copropriétaire de la marque. Lucky Child a ainsi fait mieux que limiter les dégâts en augmentant son chiffre d’affaires en avril et en mai.

Pour le président de l’Association des petits commerces, le choix du commerce en ligne a pu aider certaines entreprises, mais il a d’abord fallu que ces dernières fassent preuve de rapidité et de souplesse pour répondre aux attentes des clients dans cette période difficile. « Toutes les entreprises présentes en ligne ne s’en sont pas aussi bien sorties », signale Vladlen Maximov.

La crainte d’une rechute

Pour de nombreux entrepreneurs, le pic de la crise est loin d’être passé : « Par exemple, cela risque d’être difficile pour les magasins de vêtements franchisés, qui sont largement dans le rouge. À un moment ou à un autre, ils vont devoir s’acquitter de leurs arriérés de salaires et de loyers. C’est le genre d’épée de Damoclès susceptible de mettre en péril toute une affaire », estime Aron Toukhvatoulline.

Un magasin du centre de Moscou fermé, le 21 juin 2020. Photo : Vladimir Gerdo / TASS

Les dépenses obligatoires entraînées par les mesures sanitaires pourraient également en décourager beaucoup. Dans les salons de beauté, en plus des masques et des gants, les employés doivent porter des charlottes et des combinaisons à usage unique, et être dépistés régulièrement. « J’ai dépensé 170 euros en matériel de protection afin de pouvoir rouvrir », a calculé la styliste Nelli Chaïdoullina. Le chiffre d’affaires d’une journée de travail…

Enfin, l’incertitude plane sur la demande : d’une part, nul ne sait exactement où en sont les finances des Russes ; d’autre part, il n’est pas exclu que l’épidémie modifie leurs habitudes sur le long terme – moins de sorties, plus d’exigences eu égard aux conditions d’accueil, etc. « Les esprits sont marqués pour longtemps, au moins jusqu’à la fin de l’année. Pour attirer les clients, les professionnels vont sans doute baisser leurs prix, au risque de réduire sévèrement les profits : les coûts de fonctionnement, eux, resteront les mêmes », prévient Dmitri Nesvetov, d’Opory Rossii.

À Moscou, toutefois, le pessimisme est loin d’être de mise : selon RBC, 39 nouveaux commerces ont déjà ouvert sur les emplacements laissés vacants en centre-ville. 

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