Pollution aux hydrocarbures : État d’urgence en Arctique

Les environs de Norilsk, dans le Grand Nord russe, sont le théâtre d’une catastrophe écologique d’une ampleur sans précédent dans le pays. La lente réaction des autorités locales a provoqué la colère du Kremlin. 

Le 29 mai dernier, dans le Nord de la Sibérie, une fuite se déclare dans un réservoir de carburant de l’usine thermique numéro 3 de Norilsk, propriété de la société Nornickel via sa filiale énergétique de Norilsk-Taïmyr. Rapidement, le liquide se déverse aux alentours : une voiture passant à proximité prend feu, et l’incendie se propage. Lorsqu’il est maîtrisé, deux heures plus tard, le réservoir s’est vidé d’environ 20 000 tonnes d’hydrocarbures dans la rivière Ambarnaïa.

Catastrophe écologique 

Les secours dépêchés, trois jours plus tard, par le Service de sauvetage en mer de la ville de Mourmansk (située à 2 000 kilomètres de là) installent une série de barrières flottantes afin de capturer les dépôts à la surface de l’eau. Selon leur responsable, Ilya Gorlaïev, la marée noire s’étend alors sur un kilomètre de long et cent cinquante mètres de large. « Il faudra huit à dix jours pour la contenir et un mois pour nettoyer les berges », précise-t-il au journal Izvestia.

Ce relatif optimisme est loin de faire l’unanimité. Selon une source de Kommersant, des blocs de glace ont percé les barrages flottants dans la nuit du 3 juin, les rendant inefficaces. « La pollution a déjà atteint le lac Piassino, à quelques kilomètres de là », déplore-t-on à l’Agence de pêche (Rosrybolovstvo). L’organisme de protection de l’environnement (Rosprirodnadzor), parle quant à lui de plusieurs années de travaux de nettoyage et de centaines de milliards de roubles de dégâts. 

Les pompiers combattent l’incendie de la centrale thermique numéro 3 de Norilsk, le 29 mai 2020. Photo : Ministère des Situations d’urgence

« Les composantes particulièrement toxiques du diesel, comme le toluène ou le benzène, se mélangent aisément à l’eau et échappent aux barrières flottantes », explique Alexeï Knijnikov, de WWF Russie. En outre, l’accès difficile à l’Ambarnaïa rendrait quasiment impossible la récupération du carburant : « Nous n’avons d’autre solution que de tout brûler », assurent certains secouristes. Inquiètes du désastre écologique évident que cela provoquerait, les autorités locales ont toutefois émis un avis défavorable : « Tous les modes opératoires sont envisagés, y compris la construction d’un oléoduc », a déclaré le 5 juin le Premier ministre du territoire de Krasnoïarsk, Iouri Lapchine.

« Dans l’Arctique, les industriels économisent sur la maintenance de leurs équipements. »

« Il est essentiel d’envoyer au plus vite des spécialistes de l’environnement afin d’évaluer les dégâts et de déterminer les risques pour la faune et la flore, ainsi que pour l’homme », estime Boris Morgounov, directeur de l’institut d’écologie de l’École des hautes études en sciences économiques (EHESE). Selon le directeur de l’antenne locale de l’Agence de santé, Andreï Perchine, les sources souterraines d’eau approvisionnant la ville industrielle de Norilsk (175 000 habitants) n’auraient pas été affectées. 

Mauvaises pratiques 

Dans un communiqué, la société Nornickel explique que l’incident aurait été causé par un affaissement dans les fondations du réservoir. En effet, le réchauffement du permafrost dû au changement climatique provoque régulièrement des glissements de terrain dans les régions de Russie situées au-delà du cercle polaire. Selon une étude de Bloomberg en date de septembre dernier, les sols situés dans les régions les plus froides du pays ont perdu plus de 20 % de leur capacité de portance entre 1980 et 2010. 

L’enquête déterminera toutefois la responsabilité de l’entreprise, qui pourrait se voir lourdement sanctionnée par l’État. « Il faut établir si la maintenance et le contrôle des installations, essentiels sur des sites exploités au long cours dans des conditions extrêmes, ont été effectués de manière régulière », souligne Boris Morgounov. 

Les techniciens du groupe aéromobile du centre sibérien de sauvetage embarquent pour Norilsk. Novossibirsk, le 4 juin 2020. Photo : RIA Novosti

Le président de l’ONG de protection de l’environnement Dront, Askhat Kaïoumov, pointe du doigt les mauvaises pratiques des entreprises installées dans l’Arctique. « Les industriels économisent sur la maintenance de leurs équipements. En cas d’incident, ils enterrent les traces sous des tonnes de sable pour tromper les enquêteurs », affirme-t-il. 

« Expliquez-moi pourquoi les autorités ont été mises au courant au bout de deux jours ? » (Vladimir Poutine)

Greenpeace Russie a d’ores et déjà demandé au Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, que soit lancée une vaste inspection des sites industriels du Grand Nord. La requête aurait été accueillie favorablement par le chef du gouvernement, et des ordres de mission devraient être prochainement donnés aux agences compétentes. 

La colère de Poutine 

Le 3 juin, au cours d’une visioconférence extraordinaire, Vladimir Poutine est entré dans une colère noire en apprenant que les autorités territoriales et le ministère des Situations d’urgence avaient été informés de la catastrophe le 31 mai seulement. « Expliquez-moi pourquoi les autorités ont été mises au courant au bout de deux jours ? Serons-nous désormais alertés par les réseaux sociaux en cas d’accident ? Vous vous sentez bien ? », a-t-il demandé a Sergueï Lipine, le directeur général de Norilsk-Taïmyr. Ce dernier a répondu que son entreprise avait suivi le protocole en tentant, dans un premier temps, d’agir par ses propres moyens. 

Le gouverneur du territoire de Krasnoïarsk (où se situe Norilsk) en a également pris pour son grade. Concluant son intervention par les mots « Rapport terminé », il s’est vu vertement tancer par le chef de l’État : « Eh bien ?… Il fait un rapport, et c’est terminé… Et on fait quoi ? C’est vous le gouverneur ! », s’est écrié le président. 

Путин устроил разнос из-за разлива топлива в Норильске: Политика ...
Vladimir Poutine, au cours de la visioconférence du 3 juin 2020. Photo : RIA Novosti

Plus que jamais attentif aux questions climatiques, notamment après les terribles intempéries subies par la Sibérie l’été dernier (incendies, inondations), Vladimir Poutine a décrété l’état d’urgence à Norilsk et ordonné une enquête sur le respect des procédures d’alerte. Un employé de la centrale, responsable du contrôle technique du réservoir, a d’ores et déjà été arrêté et placé en détention provisoire. 

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