Paul Whelan : espion mais pas trop

Le 15 juin, le tribunal municipal de Moscou rendra son verdict concernant le citoyen américain Paul Whelan. Accusé d’espionnage, cet ancien marine encourt jusqu’à dix-huit ans de prison. 

Paul Whelan a été arrêté le 28 décembre 2018, dans sa chambre de l’hôtel Métropole de Moscou, à deux pas de la place Rouge, au cours d’une opération de contre-espionnage menée par les Services fédéraux de sécurité (FSB). 

Selon des sources du quotidien Kommersant, l’Américain de 48 ans, qui détient des passeports britannique, irlandais et canadien, viendrait alors de se voir remettre une clé USB par un fonctionnaire du renseignement russe. Elle contiendrait les données personnelles d’une liste d’employés du FSB.

Sur les réseaux sociaux, Whelan évoque le « retour » de l’Alaska dans le giron russe.

L’accusé, qui prétend être venu en Russie pour assister au mariage d’un ami, ne dément pas l’existence de l’objet mais lui prête un contenu différent. « Paul affirme que quelqu’un devait lui remettre une clé contenant les photos de son excursion à Serguiev Possad [dans la lointaine banlieue de Moscou, ndlr] en compagnie d’un membre des services secrets russes : le monastère, les églises, le barbecue improvisé dans la forêt…, rapporte l’avocat de l’Américain, Vladimir Jerebenkov. Mon client aime la Russie et la respecte ; il n’a aucun lien avec le renseignement américain. »

Le contre-espionnage russe ne partage apparemment pas cet avis. Si les chefs d’accusation exacts demeurent confidentiels, on sait que le FSB considère Paul Whelan comme un officier de la Defence Intelligence Agency, le renseignement militaire américain. « Ce sont des affabulations ! Parmi les dix témoins convoqués par l’accusation, un seul a parlé d’espionnage », répond l’avocat.

Amoureux de la Russie 

Une chose est au moins sûre : Paul Whelan a bien travaillé pour le ministère américain de la Défense. Entre 1994 et 2008, il fait partie du corps des Marines et effectue même deux missions en Irak. Toutefois, selon les médias américains, il aurait exclusivement servi dans l’administration – au département d’attribution des décorations militaires. En 2008, son départ de l’armée fait grand bruit : accusé de détournement de fonds, il aurait également tenté d’obtenir les réponses à un examen interne en piratant des ordinateurs du ministère. L’enquête a été classée sans suite. 

Paul Whelan à Moscou, 2006. Photo : U.S. Marine Corps

Peu avant cette période, Paul Whelan passe ses premières vacances en Russie, dans le cadre d’un programme réservé aux militaires américains. À son retour, il se crée un compte sur le réseau social russe Vkontakte. Il y poste régulièrement des publications sur le thème de la Victoire de 1945 ou en l’honneur de la Journée des forces aéroportées. À partir de 2014, des memes sur le « rattachement » de la Crimée font leur apparition sur sa page. Il évoque également, sur un ton humoristique, le « retour » de l’Alaska dans le giron russe (l’actuel État américain a été acheté à la Russie en 1867). Sur une photo, il pose avec le maillot de l’équipe de football du Spartak Moscou, la plus populaire de Russie. Lors de la campagne présidentielle de 2016, Paul Whelan ne cache pas sa préférence pour Donald Trump. 

Grâce au réseau social, l’Américain entre en contact avec d’anciens élèves de différentes écoles militaires russes. L’un d’eux, Sergueï, l’accueille chez lui, à Saint-Pétersbourg ; sa mère, qui lui a montré la ville, se souvient aujourd’hui d’un homme « affable » et « curieux ». Oleg, un autre « ami » de Whelan, en garde au contraire un mauvais souvenir. À la demande de ce dernier, qui propose de lui procurer un pistolet de paintball, il envoie 1 000 dollars outre-Atlantique. Il n’a jamais reçu son colis ni récupéré son argent. 

Noce funeste

D’après son frère David, en 2016, Paul Whelan est engagé comme chef de la sécurité chez un équipementier automobile, BorgWarner, et poursuit ses voyages en Russie à titre privé. À la fin de 2018, il se serait rendu à Moscou pour assister au mariage d’un ami – lui aussi ancien marine – avec une Russe. Les fiancés auraient vu leur invité quelques heures avant la cérémonie, le 28 décembre, mais il ne serait pas réapparu… 

« Les étrangers convaincus d’espionnage en Russie purgent rarement l’intégralité de leur peine… »

Depuis près d’un an et demi, Paul Whelan attend son jugement à la prison de Lefortovo, où sont incarcérées les personnes accusées d’espionnage, de trahison et de terrorisme. Au dire du défenseur des droits Ivan Melnikov, qui lui a rendu visite à plusieurs reprises, l’Américain prend son mal en patience et s’entend relativement bien avec ses codétenus. Il se plaint seulement de la barrière de la langue, à laquelle il tente de remédier en apprenant le russe dans les livres.

Seul incident recensé : une hospitalisation, à la fin de mai dernier. Souffrant d’une hernie inguinale dont il ne voulait se faire opérer qu’aux États-Unis ou à l’hôpital américain de Moscou, Paul Whelan est finalement admis d’urgence dans un établissement public. Il regagne sa cellule quelques jours après l’intervention chirurgicale. 

Monnaie d’échange 

Dans les premières semaines de 2019, la presse russe a évoqué un possible échange entre Paul Whelan et Maria Boutina, une ressortissante russe arrêtée six mois plus tôt aux États-Unis pour lobbyisme pro-Kremlin. Condamnée à dix-huit mois de prison, la jeune femme est toutefois rentrée à Moscou à l’automne 2019, après avoir purgé une partie de sa peine. 

Maria Boutina, à son arrivée à l’aéroport de Moscou-Cheremetievo, le 26 octobre 2019.
Photo : TASS

Aujourd’hui, d’autres candidats à l’échange sont évoqués, tels que l’homme d’affaires Viktor Bout, condamné en 2012 à 25 ans de prison pour trafic d’armes et soutien au terrorisme, ou le pilote Konstantin Iarochenko, qui purge depuis 2010 une peine de vingt ans pour trafic de stupéfiants. L’ex-avocat de Bout, Alexeï Binetski, écarte néanmoins tout arrangement concernant son ancien client. « Viktor Bout est bien trop précieux pour les services de renseignement occidentaux : il dispose d’informations importantes – entre autres concernant le trafic d’armes au Proche-Orient, en Asie centrale et en Afrique. Paul Whelan ne possède pas d’informations de cette valeur », estime l’avocat.

Pour son collègue russe, Nikolaï Kozolov, la question de la valeur de Whelan n’est pas essentielle – ni même celle de savoir s’il est réellement un espion. « De temps en temps, les services russes arrêtent un ressortissant étranger et l’accusent de crimes graves, simplement pour avoir quelqu’un à échanger », explique l’avocat. Il cite l’exemple de l’agent des services estoniens de sécurité, Eston Kohver, arrêté en 2014 à la frontière russo-estonienne (côté russe selon Moscou, côté estonien selon Tallinn…) et condamné à quinze ans de prison pour espionnage et détention d’arme. Il avait ensuite été échangé contre Alexeï Dressen, un agent russe découvert à Tallinn. 

Les deux avocats n’excluent pas non plus une libération de l’Américain aux termes d’un accord politique passé directement entre le Kremlin et la Maison-Blanche. Pour « sauver » son compatriote, Donald Trump pourrait se résoudre à des concessions, telles que l’assouplissement de certaines sanctions visant des personnalités ou des entreprises proches du Kremlin, ou la restitution des biens immobiliers appartenant à la représentation diplomatique russe confisqués à New York en 2016. La condamnation prononcée le 15 juin prochain donnera une indication du « prix » fixé par Moscou. Comme le constate Nikolaï Polozov : « Les étrangers convaincus d’espionnage en Russie purgent rarement l’intégralité de leur peine… » 

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