Oural : barricadé au nom de la foi

À Sredneouralsk, dans l’Oural, le père Serge Romanov, un prêtre faisant l’objet de sanctions disciplinaires pour s’être opposé au confinement, s’est barricadé dans l’enceinte du couvent de l’Icône-de-la-Vierge-Marie, dont il est le père supérieur.

Le 15 juin, le père Serge Romanov est entendu par le tribunal ecclésiastique du diocèse d’Ekaterinbourg, dont il dépend. Il est accusé d’avoir désobéi à sa hiérarchie en célébrant, malgré les recommandations sanitaires, des messes ouvertes aux laïcs pendant le pic de l’épidémie.

Lors de l’audience, il refuse de répondre aux questions et limite sa plaidoirie à une déclaration écrite à l’avance : il y accuse le patriarche Cyrille d’avoir « trahi Dieu et l’Église » en appelant les fidèles à respecter les recommandations sanitaires de l’Agence fédérale de santé et en leur fermant les églises à Pâques, en avril. Il quitte ensuite l’assemblée sans attendre le verdict. Le tribunal le destitue de sa charge d’higoumène (père supérieur) du couvent de l’Icône-de-la-Vierge-Marie.

Ancien repris de justice, le père Serge jouit d’une réputation de thaumaturge et d’exorciste.

Le lendemain, le père Gueorgui Viktorov, nommé à la place de son collègue, se rend à Sredneouralsk pour prendre ses fonctions. À la porte du monastère, il se heurte à des hommes vêtus de noir se présentant comme des cosaques et des anciens combattants. Chargés de filtrer les entrées, ils renvoient l’ecclésiastique ainsi que les journalistes qui affluent bientôt. Certains réussissent malgré tout à se faufiler en se faisant passer pour des fidèles.

Dans la journée, le portail d’information 66.ru rapporte une déclaration du père Serge : « Je n’irai nulle part ! Qu’ils prennent le monastère d’assaut s’ils le veulent ! Ce sont eux, les persécuteurs, qui devraient être chassés de l’Église. Le Saint-Synode, le patriarche, et tant d’autres font honte aux croyants en trahissant la foi orthodoxe », clame-t-il.

Le père Serge Romanov au milieu de ses fidèles, le 17 juin 2020. Photo : Pavel lisitsyn / RIA Novosti

La mère supérieure, Varvara, qui connaît le prêtre depuis plus de quinze ans, quitte alors les lieux. « Déplorant les errements de Serge Romanov, j’ai pris la décision de quitter temporairement le monastère avec les sœurs qui ne partagent pas sa position schismatique, afin d’éviter des conflits inutiles et de lui donner la possibilité de réfléchir », déclare-t-elle.

Histoire d’un moine russe

Ancien repris de justice, condamné pour vol et pour meurtre, Serge Romanov entre dans les ordres à sa sortie de prison et fonde le couvent de Sredneouralsk avec la mère Varvara, en 2005. Sa réputation d’exorciste et de thaumaturge lui vaut de devenir l’un des leaders spirituels d’un courant au sein de l’Église russe : les « Zélateurs du tsar ». Ces derniers soutiennent que la famille impériale, fusillée par les bolcheviks en 1918, serait morte pour expier les péchés du peuple russe.

Depuis plusieurs années, le prêtre s’est fait connaître par ses prises de position controversées. Par exemple, il ne cache pas son admiration pour Staline, dont le portrait est accroché dans sa cellule. Dernièrement, il a affirmé que la Covid-19 était un prétexte pour lancer une campagne mondiale de vaccination – qui servirait en réalité à implanter des puces géolocalisables dans la peau des gens…

« Le père Serge a guéri la jambe de mon fils. Maintenant, c’est à mon tour de prier pour lui. »

Il compte néanmoins un certain nombre de soutiens médiatiques. L’ex-procureur de Crimée Natalia Poklonskaïa, devenue députée de la Douma, le tient pour « un homme d’une grande moralité » et en a fait son directeur de conscience, tandis que le comédien Dmitri Sokolov et le hockeyeur Pavel Datsiouk seraient allés lui prêter main forte au couvent, selon le journal Novaïa gazeta.

Au sein du monastère, Serge Romanov est également loin d’être isolé : « Il a fondé notre couvent à partir de rien, confie une sœur citée par le même journal. Il a bâti les églises, les écoles, l’hôtellerie pour les pèlerins. Nous avons notre bétail, notre potager. Nous respectons le diocèse d’Ekaterinbourg, mais ce n’est pas lui qui a construit cet endroit. »

La cellule de Serge Romanov. Photo : Znak.com

De fait, messes et exorcismes se poursuivent. Le 17 juin, près de 200 fidèles se pressaient pour y assister. Lioudmila, originaire de Perm (à 250 kilomètres de là…), a fait le déplacement : « J’étais venue ici il y a six ans. Le père Serge a guéri la jambe de mon fils. Maintenant, c’est à mon tour de prier pour lui », confie-t-elle.

Que fait la police ?

Dans un communiqué, le diocèse d’Ekaterinbourg reconnaît que la situation lui a échappé. « Nous préférerions résoudre ce conflit de façon pacifique, dans la charité du Christ et le respect des canons, déclare-t-il. Mais s’il ne se repent pas, nous n’aurons d’autre choix que de faire appel à la force publique. » Le texte précise qu’en raison de l’interdiction d’officier pesant sur Serge Romanov, tous les sacrements administrés par lui sont « sans valeur ».

Hormis ces mises en garde, le clergé dispose de peu de moyens d’action. Selon le portail Znak, le diocèse aurait envoyé une sœur du monastère Novo-Tikhvinski d’Ekaterinbourg pour négocier avec le père Serge. Les résultats de cette entrevue n’ont pas été divulgués.

Pour le diacre Kouraïev, représentant du courant « progressiste » de l’Église russe, le prêtre rebelle pourrait être délogé manu militari : « Ce n’est pas la première fois qu’une secte prend de l’importance au point de devenir un problème pour les autorités. Et ce problème s’est toujours résolu par la force. Les textes issus des conciles de Carthage sont formels : si des schismatiques prennent le contrôle d’une église, l’évêque a l’obligation de s’adresser au pouvoir temporel… »

Alertée par un coup de téléphone anonyme, la police s’est d’ores et déjà rendue sur place, sans relever d’infraction.

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