Oleksandr Usyk : « La Crimée appartient à Dieu »

Le boxeur ukrainien Oleksandr Usyk, champion du monde poids lourd-léger – invaincu dans cette catégorie – fait l’objet d’attaques dans son pays en raison de prises de position jugées « prorusses ».

Début mai, Oleksandr Usyk et son compatriote Vasyl Lomachenko — lui-même champion du monde poids léger WBA et WBO — apparaissent dans un documentaire religieux réalisé par l’ermitage de Koursoun (338 kilomètres au sud de Moscou), intitulé : « Salut mon frère ! Christ est ressuscité ! ». Face à la caméra, les boxeurs ukrainiens témoignent des rapports cordiaux qu’ils entretiennent avec leurs homologues russes. Interviennent tour à tour sportifs et prêtres des deux pays, exhortant leurs peuples à s’unir « au nom de l’orthodoxie », malgré les dissensions politiques (annexion de la Crimée par la Russie, guerre dans le Donbass, séparation des Églises russe et ukrainienne).

Aussitôt, le site Myrotvorets, une association ukrainienne se présentant comme un « centre d’enquête sur les atteintes à la sécurité nationale », inscrit les noms des deux sportifs sur sa liste noire, les accusant de « propagande anti-ukrainienne ».

Track celebrities removed news, publications and posts in social ...
Oleksandr Usyk et Vasyl Lomachenko. Photo : instagram/@usykaa

Sur les réseaux sociaux, les nationalistes se déchaînent : « J’ai adoré voir Usyk danser le gopak [une danse traditionnelle ukrainienne] — en arborant la tchoupryna [long toupet porté sur un crâne rasé, signe distinctif des Cosaques zaporogues] après sa victoire aux Jeux olympiques de Londres, en 2012… À présent, je n’ai plus aucun respect pour lui, il me dégoûte. Ce n’est pas un Ukrainien, c’est un Petit-Russe ! » écrit sur Instagram Raïa, 52 ans. « Pire, c’est un collabo ! », renchérit Anton, 27 ans.

La fierté d’un peuple

À 33 ans, Oleksandr Usyk a déjà derrière lui une belle carrière. Après avoir émergé sur la scène internationale au début des années 2010, il décroche, en 2011, à Bakou, le titre de champion du monde amateur, avant de s’imposer l’année suivante en finale des Jeux olympiques de Londres contre l’Italien Clemente Russo.

Ces victoires — ainsi que les cinq médailles remportées par l’équipe ukrainienne à Londres, dont l’or de Lomachenko en poids légers — contribuent largement à la popularisation du « noble art » dans le pays et propulsent Usyk au rang d’icône nationale. Décoré à deux reprises de l’ordre du mérite, élu meilleur athlète d’Ukraine en 2012, il est à l’époque reçu comme citoyen d’honneur de Simferopol (Crimée), sa ville natale.

Les célébrités ukrainiennes sont régulièrement sommées de se positionner publiquement sur l’appartenance de la péninsule criméenne.

Rien ne semble menacer alors la notoriété du sportif qui prépare son entrée dans le circuit professionnel sous le patronage des frères Klitschko (l’aîné, Vitali, est l’actuel maire de Kiev), anciens champions du monde poids lourds. Mais à partir des années 2013-2014, la révolution du Maïdan — entraînant la fuite du président prorusse Viktor Ianoukovitch —, l’annexion de la Crimée et le conflit armé dans le Donbass placent le champion en porte-à-faux.

« À qui est la Crimée ? »

Depuis six ans, les célébrités ukrainiennes — hommes politiques, artistes, sportifs… — sont régulièrement sommées de se positionner publiquement sur l’appartenance de la péninsule criméenne. Avec des conséquences radicales en cas de « mauvaise réponse » : en février 2019, les chanteuses du groupe Anna-Maria — filles d’un haut-fonctionnaire de Simferopol, dont elles sont originaires — sont exclues du concours de l’Eurovision pour avoir refusé de se prononcer clairement.

Oleksandr Usyk (à droite), vainqueur de Clemente Russo, le 11 août 2012, en finale des JO de Londres.
Photo : sport.img

Oleksandr Usyk n’échappe pas à la règle. En avril 2014, en descendant du ring après un combat contre Ben Nsaofah, il annonce qu’il « rentre chez lui, en Crimée ». Les journalistes présents saisissent la balle au bond : « La péninsule est russe ou ukrainienne ? – Ukrainienne », répond le boxeur.

À nouveau interrogé plus tard à différentes reprises, le sportif, qui réside à Kiev mais dont la famille et les amis vivent en Crimée, se fait plus évasif dans ses réponses. En 2016, durant une conférence de presse, il se contente de déclarer : « La Crimée, c’est la Crimée… »

« Partout où je vais, on voit le drapeau ukrainien, on entend l’hymne ukrainien. Voilà ma réponse à tous les provocateurs. »

Face aux questions récurrentes mettant en doute sa loyauté à son pays (la presse rapporte alors des rumeurs concernant sa volonté de demander la nationalité russe), le boxeur finit par exploser en 2018 : « Je ne suis pas un perroquet pour vous répéter cent fois à qui est la Crimée ! Vous arrivez à y aller, vous, en Crimée ? Vous passez la frontière ? Vous pouvez prendre un vol direct depuis l’Ukraine ? », réplique-t-il. Et de poursuivre : « Vous cherchez à me provoquer avec vos questions stupides ? Vous voulez qu’ensuite des cerveaux malades me traitent de chien et de traître. Ai-je trahi l’un de vous ? Je représente l’Ukraine dans le monde. Partout où je vais, on voit le drapeau ukrainien, on entend l’hymne ukrainien. Voilà ma réponse à tous les provocateurs. »

Enfin, à l’automne 2018, Usyk dit voir dans les évènements en Crimée une « intervention divine ». « Je crois que tout vient de Dieu. La Crimée appartient à Dieu. »

Le boxeur « schismatique »

Croyant, Oleksandr Usyk prie avant chaque combat et invoque régulièrement la bénédiction de prêtres et de ses directeurs de conscience. Dans « Salut mon frère ! Christ est ressuscité ! », le boxeur dit ressentir l’aide de Dieu dans sa vie quotidienne. Il affirme que la foi lui donne « une force incroyable » et ajoute qu’il aimerait rencontrer le patriarche Onuphre. Or ce dernier, qui intervient également dans le documentaire, est resté fidèle au Patriarcat de Moscou après la prise d’autonomie de l’Église ukrainienne, en décembre 2018…

Pour mémoire, depuis un an et demi, chaque paroisse du pays est sommée de choisir entre Moscou et Kiev. L’un des points chauds du conflit est la Laure des Grottes de Kiev, favorable à Moscou et qui fait l’objet d’affrontements parfois violents.

Des militants nationalistes ukrainiens protestent devant la Laure des Grottes de Kiev, le 8 janvier 2018. 
Photo : TASS

Sur le sujet, la position d’Usyk est sans ambiguïté. « Ce que je ferais si des extrémistes tentaient de prendre la Laure de force ou de brutaliser des moines ? Je me battrais aux côtés des moines », assure le boxeur. Pour les nationalistes, de tels propos sont la preuve qu’Usyk a bel et bien retourné sa veste. Rompu à ce genre d’attaques, le sportif s’abstient de réagir, pour ne pas diviser davantage les Ukrainiens.

La Russie, de son côté, n’est pas indifférente à la polémique et s’efforce d’attirer la star. Après que le site Myrotvorets a inscrit son nom et celui de Lomachenko sur sa liste noire, le secrétaire général de la Fédération russe de boxe, Oumar Kremliov, s’est dit prêt à aider les deux hommes à obtenir la citoyenneté russe. Les intéressés ont décliné la proposition, soulignant au passage leur attachement à leur pays d’origine.

« Ne m’insultez pas, ne me menacez pas, a déclaré Usyk dans une vidéo sur sa page Instagram. Mon pays est l’Ukraine. Je vis, je suis né et j’ai grandi ici. Si j’avais voulu partir, je l’aurais fait il y a longtemps déjà. Vous ne m’en chasserez pas. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *