Moscou : un déconfinement kafkaïen

Masques imposés aux joggeurs, promenades un jour sur deux, attestation de domicile nécessaire pour sortir… À partir de ce lundi 1er juin, les habitants de Moscou découvrent un « monde d’après » digne d’Orwell ou de Kafka.

Dans Histoire d’une ville (1870), l’écrivain Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine, fin psychologue et observateur averti de la haute administration russe, a ces mots pleins d’ironie : « Le pouvoir russe doit tenir son peuple dans un état d’étonnement permanent. » 

Aujourd’hui comme il y a cent cinquante ans, les décideurs russes semblent souvent agir au-delà du bon sens et de la logique la plus élémentaire. C’est en tout cas la réflexion qu’ont suscitée chez de nombreux Moscovites les nouvelles mesures de lutte contre l’épidémie de Covid-19, décrétées par le maire de la capitale, Sergueï Sobianine, dans la soirée du 27 mai. Depuis quelques jours, on sait qu’il est possible d’« assouplir » le confinement (prolongé, au passage, jusqu’au 14 juin) tout en le rendant plus contraignant. 

La liberté, un jour sur deux 

Depuis le 30 mars, les Moscovites étaient officiellement enfermés chez eux, privés de sortie à moins de se rendre au travail, à la pharmacie ou au supermarché « le plus proche ». La règle, claire, était globalement respectée par la population – seuls les plus sportifs continuaient de faire leur footing matinal, tandis que les plus téméraires se promenaient dans les rues, sous l’œil indulgent des agents de police.

Depuis ce lundi 1er juin, tous les habitants de la capitale (sauf les malades de la Covid-19) peuvent enfin sortir pour se promener, mais seulement trois jours par semaine, individuellement, de 9h à 21h et dans un rayon de deux kilomètres autour de chez eux – attestation de domicile faisant foi en cas de contrôle. Pour les balades en famille, des pièces d’identité prouvant les liens familiaux peuvent être demandées.

Le maire de Moscou est convaincu que, s’il autorise la population à sortir quand bon lui semble, il se retrouvera aussitôt avec des rues noires de monde.

Tous les espaces verts de la capitale sont désormais ouverts, à l’exception du parc Zariadié, situé à deux pas du Kremlin. Toutefois, interdiction est faite de s’arrêter sur un banc.

Enfin, la pratique d’un sport individuel en plein air est également autorisée, mais de 5 heures à 9 heures du matin seulement. Précision importante : le port d’un masque et de gants est obligatoire pour toute sortie, quelle qu’en soit la raison – jogging, promenade, courses alimentaires…

Cette dernière décision n’a certes pas manqué de faire réagir sportifs (comment courir avec les voies respiratoires partiellement obstruées ?) et médecins (le port de gants, par les températures actuelles, a plus de chance de provoquer mycoses et réactions cutanées que de protéger de la Covid-19).

L’entrée du square Novopouchkinski, à Moscou, le 28 mai 2020. Photo : TASS

Mais c’est la mesure concernant la promenade alternée qui a le plus dérouté la population. La Mairie a attribué à chacun des 40 000 immeubles d’habitation de la ville trois « jours de sortie » (deux en semaine, un le week-end), au cours desquels les locataires peuvent se promener – dans un rayon de deux kilomètres, on l’a dit. Par exemple : si tel immeuble est de sortie les lundi, mercredi et samedi, la maison voisine le sera les mardi, jeudi et dimanche. Théoriquement, les voisins ont ainsi moins de chances de se croiser et de se contaminer mutuellement.

Pour reprendre les mots de l’humoriste Maxime Galkine : « On rend aux gens la liberté de prendre l’air, mais un jour sur deux. »

Éviter les attroupements 

Quelques heures avant la publication du décret, Sergueï Sobianine avait détaillé et justifié ses mesures lors d’une visioconférence avec Vladimir Poutine, qui l’a écouté sans mot dire. Le premier édile de la capitale s’est montré convaincu que, s’il autorisait la population à sortir quand bon lui semblait, il se retrouverait aussitôt avec des rues noires de monde. 

Après deux mois et demi de confinement et six mois de mauvais temps, l’argument n’est pas irrecevable. Cependant, l’éventualité de voir les rues et les parcs de Moscou bondés en permanence semble très exagérée. D’une part, la capitale russe a une superficie de 2 510 kilomètres carrés, soit vingt-cinq fois celle de Paris, pour seulement six fois plus d’habitants (12 millions officiellement) : hors marchés de Noël et autres festivals saisonniers, les attroupements y sont relativement rares en temps normal. D’autre part, environ 500 000 employés de l’industrie et de la construction ont repris le travail le 12 mai, et quelque 50 000 entreprises de services (pressing, commerces hors alimentation, concessionnaires automobiles, etc.), employant jusqu’à 300 000 personnes, ont rouvert leurs portes le 1er juin. Ce sont autant de flâneurs potentiels en moins.

Les nouvelles mesures pourraient rester en vigueur tant qu’aucun vaccin contre le coronavirus ne sera disponible.

En outre, chaque année, la capitale se vide de ses habitants dans les premiers jours de juin, 58 % des Moscovites possédant une maison de campagne où passer l’été. Beaucoup sont d’ailleurs déjà partis, et certains immeubles du centre-ville sonnent étrangement vides depuis le début du confinement. En temps normal, de juin à août, les parcs sont surtout fréquentés par les touristes (absents depuis deux mois pour les raisons que l’on sait) et les travailleurs immigrés (qui ont actuellement des problèmes – d’argent, de logement… – plus urgents à régler). 

En réalité, Sergueï Sobianine voit plus loin que l’été. Au cours d’une interview accordée à la chaîne d’information Rossiïa 24, le 28 mai, il a affirmé que les nouvelles mesures pourraient rester en vigueur tant qu’aucun vaccin contre le coronavirus ne serait disponible. Or, des huit laboratoires russes travaillant sur la question, le plus avancé, l’institut Vektor de Novossibirsk, ne débutera les essais cliniques que le 29 juin. Aucune campagne de vaccination n’est donc envisageable avant de longs mois. Les Moscovites devront s’habituer à sortir gantés et masqués… 

Entre Orwell et Kafka 

« Idiot », « orwellien », « kafkaïen » : sur les réseaux sociaux et dans les médias, les critiques se déchaînent en termes choisis. Pourtant, Sergueï Sobianine s’est trouvé un certain nombre de défenseurs, même au sein de l’opposition. Sur Facebook, l’historien de la littérature Gleb Morev s’est ainsi fendu d’un sobre mais éloquent « Bien joué ! ». Il faut dire qu’il a été l’un des premiers, au début de l’épidémie, à alerter sur la dangerosité du virus quand il était de bon ton, en Russie, de n’y voir qu’une grosse grippe.

Les alentours du couvent de Novodievitchi à Moscou, le 28 mai 2020. Photo : Alexei Filippov / RIA Novosti

D’autres internautes rappellent, pour affirmer le bien-fondé du port du masque et des promenades alternées, que le maire de Moscou était, il y a trois mois, un des rares responsables politiques à prendre la menace au sérieux et à oser s’opposer aux membres de l’Académie des sciences consultés par Vladimir Poutine, qui parlaient d’une simple épidémie saisonnière. En d’autres termes, la timidité du déconfinement est parfaitement cohérente avec la prudence observée depuis mars. « Peut-être qu’il [Sobianine] va un peu loin dans les mesures de précaution et que ça en devient pesant. Mais une chose est certaine : il est inquiet pour sa ville, il ne dort plus depuis deux mois », confie, sous couvert d’anonymat, un membre de la cellule de crise de la Mairie.

Le maire de la capitale tente donc de garder le cap qu’il s’est fixé, alors que plus de deux mille cas de contamination sont toujours recensés chaque jour à Moscou (deux à trois fois moins qu’au début du mois). Selon un sondage récent de l’École des hautes études en sciences sociales, un tiers des Russes pensent encore que la dangerosité de la Covid-19 est très exagérée, et plus de la moitié de ces « coronasceptiques » rompt fréquemment le confinement. On l’a dit, les Moscovites n’ont d’ailleurs pas attendu le 1er juin pour se promener en toute impunité – jusque sous les murs du Kremlin. Sergueï Sobianine n’ignorant probablement pas ce qui se passe dans les rues de sa ville, peut-être s’efforce-t-il de remettre dans le droit chemin ces irréductibles flâneurs en les incitant à mieux choisir leur moment ? À moins que, las de voir la population braver allègrement l’interdit sans que cela ne provoque l’explosion tant redoutée des contaminations, il ait simplement cherché à donner un semblant de légalité à leurs escapades… 

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