Les moteurs de l’économie russe post-Covid-19

Igor Nikolaïev, directeur de l’Institut d’analyse stratégique de la société de conseil FBK Grant Thornton, voit dans des secteurs tels que l’agriculture et les services, les moteurs de l’économie russe post-Covid-19. Il pose toutefois comme préalables : une meilleure protection de la propriété privée et l’amélioration du climat des affaires.

Dans quel état se trouve aujourd’hui l’économie russe ? 

Igor Nikolaïev : Il y a deux mois, lorsque le confinement a été instauré à travers le pays, la situation était déjà préoccupante, avec une croissance extrêmement faible d’1,3 % seulement en 2019. Au premier trimestre 2020 – une période qui nous semble appartenir à une autre vie, au « monde d’avant » –, la production industrielle n’avait progressé que de 0,3 %. Les revenus réels de la population avaient quant à eux reculé de 0,2 % en un an, et chuté de 7,5 % entre 2014 et 2020.

La crise que nous traversons aujourd’hui est très grave. La chute du PIB pourrait, selon nos estimations, s’élever à 10 % en 2020. La Banque centrale table, elle, sur 4 % à 6 %. La contraction – de 80 % à 90 % – de certains secteurs au mois d’avril a fait plonger l’économie. La relance sera lente à venir. La mise au point rapide d’un vaccin efficace ralentirait bien entendu cette chute, mais les espoirs sont minces, et l’année 2021 s’annonce également difficile. 

Igor Nikolaïev. Photo : yabloko.ru

Certains secteurs d’activité, comme l’agriculture, ont été épargnés par la crise. Les récoltes de céréales augmentent d’ailleurs sensiblement depuis quatre ou cinq ans…

I. N. : Les sanctions occidentales [et, en réaction, l’embargo décrété sur les produits alimentaires européens par la Russie en 2014, ndlr] ont poussé la Russie à relocaliser certaines productions, à produire elle-même pour pallier la chute des importations. Cela a joué en faveur du secteur agricole. C’est tout à fait normal : nous avons besoin de manger tous les jours.

Quels secteurs ont, au contraire, particulièrement souffert des sanctions ?

I. N. : Le secteur secondaire – à l’exception, peut-être, de l’industrie alimentaire et de la construction automobile.

Hormis l’agriculture, quels secteurs se sont développés grâce aux sanctions ?

I. N. : L’industrie pharmaceutique, par exemple, est en plein essor depuis plusieurs années. Certes, cela est principalement dû aux investissements considérables qui y ont été réalisés, y compris depuis l’étranger, avant et après 2014. Il en va de même pour l’industrie chimique. 

« Notre politique fiscale est inadéquate, les entreprises subissent des pressions, et la propriété privée n’est pas protégée. »

Les médicaments russes ne répondent pourtant pas toujours aux normes internationales, en particulier pour le traitement des maladies génétiques graves, des cancers… 

I. N. : Leur qualité laisse en effet parfois à désirer. On peut d’ailleurs en dire autant des fromages russes, souvent fabriqués à partir d’huile de palme. Néanmoins, l’industrie pharmaceutique, ainsi que celle du lait et de la viande, ont enregistré, certaines années, une croissance de 10 % à 15 % en volume.

Dans quels secteurs la Russie est-elle autosuffisante ?

I. N. : Nous sommes autosuffisants dans de nombreux domaines. La question est de savoir si nous en sommes satisfaits. L’économie soviétique, elle aussi, était autosuffisante : l’URSS fabriquait de tout – des pelles aux fusées. Aujourd’hui encore, nous produisons aussi bien des fromages que des tablettes de chocolat. Le problème est qu’une partie de cette production nécessite des composants chinois ou ne respecte pas les normes internationales… 

Festival du fromage et de la gastronomie russes sur la place du Manège, à Moscou, le 3 mars 2017.
Photo : RIA Novosti

Une levée prochaine des sanctions est peu probable. Quels risques font-elles peser sur l’économie russe ? 

I. N. : Le plus dangereux, ce ne sont pas les sanctions. Celles-ci ne font que catalyser les tendances négatives. Au premier semestre 2014, soit juste avant leur instauration, la croissance du PIB était déjà inférieure à 1 %. En 2013, Vladimir Poutine soulignait d’ailleurs que nos principaux soucis économiques avaient des causes internes. C’est ensuite que nous avons commencé à accuser les sanctions de tous les maux…

Depuis 2012, le PIB a progressé de moins de 6 %, alors que le programme de développement national Stratégie 2020 avait fixé comme objectif un bond de 66 %. Au cours de la décennie précédente, le plan de doublement de la production avait également échoué. 

« En nous contentant de préserver ce qui existe déjà, nous nous empêchons d’évoluer. »

Quelles en sont les raisons ? 

I. N. : C’est le résultat de la politique économique menée. Depuis vingt ans, nous répétons comme un mantra qu’il faut améliorer le climat des affaires, mais nous faisons peu d’efforts en ce sens. Notre politique fiscale est inadéquate, les entreprises subissent des pressions, et la propriété privée n’est pas protégée. En deux décennies, nous aurions pu – et dû – accomplir bien davantage. 

Quels secteurs nécessitent un soutien particulier dans la période actuelle ? 

I. N. : La question est complexe. Les secteurs les plus touchés par la crise sanitaire – le transport aérien, la restauration, les services, l’enseignement professionnel, l’artisanat – sont aujourd’hui les plus aidés [les entreprises bénéficient notamment d’une prise en charge des salaires à hauteur de 150 euros par mois et d’un allègement des charges sociales, ndlr]. C’est évidemment une bonne chose, mais l’économie post-coronavirus sera structurellement différente, et de nouveaux secteurs apparaîtront. 

Ainsi, malgré la crise, des pôles de croissance existent : les services en ligne, la livraison de nourriture, le commerce de détail… Ce sont eux qui attireront la main-d’œuvre, assurant salaires décents et rentrées fiscales. Le travail à distance va aussi se développer. 

La distanciation sociale à l’aéroport international Vnoukovo de Moscou, le 10 juin 2020. Photo : Sergei Karpukhin / TASS

L’État doit donner un coup de pouce à ces secteurs. En nous contentant de préserver ce qui existe déjà, nous nous empêchons d’évoluer. Depuis une vingtaine d’années, nous répétons qu’il est grand temps de nous affranchir de notre dépendance au pétrole. Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix : le cours de l’or noir est trop volatile. Un profond bouleversement attend l’économie russe, dont l’agriculture pourrait devenir un des moteurs.

À la différence d’autres pays, les autorités russes ont refusé de distribuer des aides à la population pendant la crise de la Covid-19. Que pensez-vous de cette décision ? 

I. N. : Soutenir financièrement la population est une bonne idée, mais cela doit concerner des catégories précises. Les employés de la fonction publique, par exemple, en ont a priori moins besoin : ils n’ont pas cessé de percevoir leurs salaires. 

L’État pourrait établir la liste nominale des entreprises en difficulté ou aider les auto-entrepreneurs. Si l’on compte les travailleurs indépendants non déclarés, cela fait entre vingt et trente millions de personnes.

Distribuer des aides à la population n’est pas seulement une action sociale, c’est aussi une décision économique raisonnée : cet argent sera dépensé et soutiendra l’activité. Autrement dit, la justice sociale vient efficacement en aide à l’économie. 

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