Les bébés confinés de la GPA

En Russie, chaque année, des centaines de mères porteuses donnent naissance à des enfants destinés à des parents étrangers. Avec la fermeture des frontières en raison de la Covid-19, beaucoup de nourrissons se retrouvent à l’orphelinat. Dans le meilleur des cas…

Le 23 juin dernier, cinq nourrissons âgés de six jours à six mois ont été découverts dans un appartement du nord de Moscou. Ils étaient sous la surveillance de deux femmes (sans doute des ressortissantes chinoises), dont l’identité  n’a pas encore été confirmée. Il pourrait s’agir d’enfants issus de la gestation pour autrui (GPA) attendant que la réouverture des frontières permette à leurs « parents d’intention » étrangers de venir les récupérer. Une enquête a été ouverte pour trafic d’êtres humains.

Cette histoire fait écho à une vidéo, publiée il y a quelques semaines sur internet, montrant – en Ukraine cette fois – quarante-six nourrissons nés de mères porteuses dans une clinique de Kiev et « installés » dans l’hôtel voisin. Devant le scandale, les autorités avaient autorisé les parents européens à venir récupérer leurs enfants, en respectant toutefois deux semaines d’isolement à leur arrivée en territoire ukrainien.

« Sans commentaire »

Avec environ 150 cliniques spécialisées dans la GPA, la Russie est, comme l’Ukraine, un des leaders mondiaux du « tourisme procréatif ». La GPA y est autorisée, notamment pour les étrangers, attirés par des prix extrêmement concurrentiels (environ 7 000 euros, contre 35 000 aux États-Unis ou 8 500 en Espagne). 

La maternité de la clinique Biotexcom de Kiev, la plus grande d’Ukraine pour la GPA, s’est installée dans une chambre de l’hôtel Venise. le 14 mai 2020.
Photo : AP Photo / Efrem Lukatsky / TASS

Dans ces conditions, combien sont-ils, dans le pays, ces enfants de mères porteuses que le coronavirus empêche de rencontrer leurs futurs parents ? Officiellement, les autorités ne tiennent pas de statistiques, et la responsable des droits près le Kremlin, Tatiana Moskalkova, n’a reçu aucune plainte à ce sujet depuis trois mois. 

« Nous ne souhaitons pas commenter cette situation », répondent les cliniques contactées par Le Courrier de Russie, quand elles ne raccrochent pas brutalement en apprenant qu’elles ont affaire à un journaliste.

Ces derniers mois, une cinquantaine d’enfants nés de la GPA auraient été placés provisoirement dans des orphelinats.

À la tête du Centre européen de gestation pour autrui, Vladislav Melnikov est un des rares directeurs d’établissement qui accepte de parler librement : « J’estime à au moins une centaine le nombre d’enfants dans cette situation. Il est peu probable qu’on en trouve quarante dans une même clinique, comme à Kiev, mais peut-être un ou deux par établissement », déclare-t-il dans une interview au journal Izvestia. Il ajoute que son centre héberge actuellement quatre nourrissons, dont les parents demeurent bloqués en Chine et aux Philippines. 

Enfin, il y plusieurs jours, le cabinet juridique Rosjurconsulting, spécialisé dans le droit à la procréation, affirmait de son côté que dans toute la Russie, une cinquantaine d’enfants nés de la GPA pour des commanditaires étrangers (principalement chinois) avaient été placés provisoirement dans des orphelinats. Son directeur général, Konstantin Svitnev, évoquait la possibilité que des vols charter à destination de la Chine soient affrétés pour les remettre à leurs parents d’intention. 

Mères porteuses et protectrices 

Bien que les cliniques de Moscou et de Saint-Pétersbourg travaillent principalement avec des clients venus d’Allemagne, d’Autriche, de France ou des pays baltes (un marché qui rapporterait plusieurs dizaines de millions d’euros uniquement à Saint-Pétersbourg), la Chine – où la GPA est interdite – est en passe de devenir le premier client des mères porteuses russes. Depuis l’annulation de la politique de l’enfant unique, en 2015, de nombreux couples chinois, souvent trop âgés pour procréer, passent la frontière et s’adressent aux cliniques de Sibérie orientale et d’Extrême-Orient. Ils y représentent déjà plus de la moitié de la clientèle. Selon certaines sources, 5 000 couples chinois profiteraient chaque année de leurs services. Une statistique probablement très largement sous-évaluée… 

La Russie a fermé sa frontière avec la Chine dès la fin du mois de janvier : que deviennent les nourrissons nés depuis six mois ? Le site Fontanka.ru rapportait récemment que cinq enfants « destinés à des couples de Chinois » se trouvaient actuellement dans un hôpital municipal, et que l’un d’eux avait même attrapé le coronavirus…

Salle d’attente de la clinique « Mère et enfant » de Moscou, spécialisée dans la Gestation Pour Autrui. Photo: Kommersant

En principe, le processus de transfert de l’enfant, de la mère porteuse aux parents d’intention, est simple : à la naissance, la première signe une déclaration de renoncement permettant aux tribunaux d’enregistrer l’acte d’adoption. Ce dernier ne peut toutefois être rédigé en l’absence des parents. Pendant la pandémie, les services sociaux ont pris pour règle de placer les enfants dans des orphelinats. Ils se trouvent toutefois confrontés à la résistance des mères porteuses, dont plusieurs ont choisi de conserver leur nouveau-né devant l’incertitude pesant sur son avenir. 

Dans la banlieue de Moscou, une jeune femme est allée jusqu’à déclarer son bébé à son nom, affirmant qu’elle serait prête à se défendre devant la justice si les parents (chinois, encore une fois…) le réclamaient. Elle raconte avoir accepté de « louer son ventre » (515 euros mensuels pendant la grossesse, puis 19 000 euros à la naissance) pour payer un prêt immobilier et nourrir son premier fils. Depuis six mois, elle n’aurait plus eu de nouvelles des « parents » ni de l’agent qui l’avait mise en contact avec eux. Si d’aventure ils se manifestaient, il est peu probable qu’elle obtienne gain de cause devant les tribunaux : selon un arrêt de la Cour suprême en date d’avril 2017, une mère porteuse n’a strictement aucun droit sur l’enfant qu’elle a mis au monde. 

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