Le sentiment d’injustice mondialisé


Cela fait maintenant plus d’un mois que les manifestations se multiplient aux États-Unis, avec pour slogan Black lives matter (« La vie des Noirs compte »). Une vague de contestation qui, si elle n’a pas atteint la Russie, peut servir d’avertissement pour le Kremlin.

La question en surprendra plus d’un, mais posons-la tout de même : pourquoi, aux États-Unis, les Afro-Américains se sont-ils soudain mis à battre le pavé ?

Ils ne se sont pas particulièrement appauvris depuis que Donald Trump est à la Maison-Blanche. Beaucoup d’habitants du continent africain – et pas seulement – envient le niveau de vie et les perspectives d’avenir dont bénéficient aujourd’hui ces descendants d’esclaves.

En outre, personne n’a tenté de remettre leurs droits en question ni de rétablir la ségrégation et la pratique du lynchage. L’arbitraire policier doit certes être dénoncé, mais il a toujours existé ; il ne s’exerce d’ailleurs pas uniquement contre des représentants des minorités, mais également contre des Blancs.

L’art du politique réside dans la capacité à trouver l’équilibre entre les aspirations contradictoires des différents groupes sociaux.

Enfin, on nous accordera que le moment – un début de crise économique et une pandémie qui n’en finit pas – n’est pas le mieux choisi pour exiger la mise en place d’une « discrimination positive » en faveur de groupes sociaux particuliers. Tous les Américains vont prochainement devoir se serrer la ceinture pendant un certain temps, les minorités autant que les autres.

En réalité, le mécontentement actuel n’est pas motivé par la perspective d’une hausse des prestations sociales ou d’un accroissement de l’aide de l’État. Le problème est plus profond : une grande partie de la population des États-Unis considère la société américaine comme fondamentalement injuste.

Une vieille histoire

Les manifestants – qu’ils soient pacifiques ou violents – ne demandent pas la charité, ils luttent pour la justice. Bien plus, la question du bien-fondé de leurs revendications est secondaire ; l’important est qu’elles existent et qu’elles suscitent une mobilisation sociale massive.

L’aspiration à la justice – constitutive de la nature humaine – est, l’Histoire en témoigne, un puissant catalyseur. Les « printemps arabes », on s’en souvient, n’étaient pas motivés par la faim et les privations matérielles : en 2011, des pays comme la Libye ou la Tunisie comptaient parmi les plus prospères de la région. Les autocrates y ont été renversés au nom d’un nouvel ordre social et politique, plus juste – que ce soit du point de vue religieux ou laïc.

Remontons plus loin dans le temps. Lorsqu’à la fin des années 1980, Boris Eltsine entreprend de défier le système soviétique, il ne le fait pas au nom de l’économie de marché et de la démocratie libérale à l’occidentale. Le premier président de la Russie s’est d’abord fait connaître pour son combat contre la corruption et les privilèges de la nomenklatura, un quart de siècle avant Alexeï Navalny. Certes, les citoyens soviétiques aspiraient à manger correctement et à s’habiller comme les Occidentaux, mais ils voulaient surtout que la justice soit instaurée – dans le sens où ils l’entendaient.

Statue de Boris Eltsine au Centre Eltsine d’Ekaterinbourg. Photo : RIA Novosti

Au temps d’internet, des réseaux sociaux et des messageries instantanées, les sociétés sont incomparablement plus sensibles et réactives à tout acte flagrant d’injustice. Il y a seulement vingt ans, la mort de George Floyd n’aurait peut-être pas eu droit à plus qu’un article dans un journal de Minneapolis et à quelques minutes à la télévision locale. En ce printemps 2020, la nouvelle a fait le tour du monde, allumant des foyers de contestation sociale dans tous les États-Unis et de ce côté-ci de l’Atlantique.

Toutefois, chacun a sa propre conception de la justice. La défense des minorités ethniques, religieuses, sexuelles et autres est depuis longtemps le cheval de bataille des mouvements progressistes face à la montée en puissance des populistes. Dans le même temps, ces derniers accusent les gouvernements libéraux d’enfreindre les droits des populations « de souche » par leurs politiques supposément favorables aux minorités. Ou pour le dire autrement : ce qui semble juste à un Porto-Ricain du Bronx semble une insupportable injustice aux yeux d’un fermier blanc de l’Arkansas.

En Russie aussi, une part significative de la population perçoit comme profondément injuste le système dans lequel elle vit.

Dans ces périodes de fortes tensions, l’art du politique réside plus que jamais dans la capacité à trouver l’équilibre entre les aspirations contradictoires des différents groupes sociaux. Accéder aux exigences des uns au détriment de celles des autres ne saurait donner de bons résultats…

Différences culturelles

La Russie n’est pas l’Amérique, et l’on imagine difficilement qu’un mouvement de cette sorte s’empare du pays. La culture des protestations de rue se caractérise ici par une certaine retenue, et par une plus grande discipline qu’en Occident. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les débordements survenus en marge des manifestations des « gilets jaunes », à la fin de 2018, aux manifestations moscovites de l’été suivant. Les Russes ont des façons bien à eux de répondre à l’injustice : l’émigration, le cynisme, le rejet de la chose publique, le sabotage discret de toute initiative venue d’en haut…

Ces réactions différentes s’expliquent par les codes culturels et par l’histoire politique des uns et des autres. Elles ne doivent pas masquer le fait qu’en Russie aussi, une part significative de la population perçoit comme profondément injuste le système dans lequel elle vit. Pour beaucoup, il favorise l’appauvrissement des plus pauvres et l’enrichissement des plus riches. Nombre de Russes accusent l’ascenseur social de ne plus fonctionner au mérite mais d’encourager le népotisme, et doutent de la prétendue égalité de tous devant la loi. À leurs yeux, le pouvoir – à tous les niveaux – ment et bafoue ses engagements.

Manifestation de l’opposition sur l’avenue Sakharov, à Moscou, le 10 août 2019.
Photo : wikimedia

Le sacrifice des puissants

Quoi qu’on pense des anciens « maîtres » de la Russie, ils étaient pleinement conscients de la nécessité d’assouvir la soif de justice du peuple. Surtout lorsque le pays traversait des épreuves terribles. Citons un exemple datant de la Seconde Guerre mondiale. Un mois après être parti pour le front, le lieutenant Iakov Djougachvili, fils de Staline, est capturé par les Allemands. Un an et demi plus tard, lorsque Hitler propose de l’échanger contre le général Friedrich Paulus, Staline refuse : « On n’échange pas un général contre un simple soldat », aurait-il dit.

Nul ne sait si la phrase est authentique. En tout cas, elle montre que Staline savait ce que la justice attendait de lui : un sacrifice comparable à celui consenti par ses concitoyens ; ne pas agir en tant que père vis-à-vis de son fils, mais comme un chef de guerre vis-à-vis d’un soldat. Et c’est en ce sens qu’elle est fréquemment citée par les apologues du « petit père des peuples » pour critiquer les injustices du pouvoir actuel.

Il y a quelque chose d’incorrect, voire d’immoral, à comparer l’époque de la Seconde Guerre mondiale à la nôtre. Les deux situations sont incommensurables, en raison notamment de l’ampleur de la tragédie d’il y a soixante-quinze ans. Et pourtant… Les dirigeants d’aujourd’hui seraient-ils capables d’un tel acte ? Sont-ils prêts à réduire – sinon à éradiquer – les nombreuses formes d’injustice que connaît la vie économique, sociale et politique de la Russie d’aujourd’hui ? Dans le cas contraire, l’aspiration des Russes à la justice demeurera insatisfaite – comme actuellement aux États-Unis. Avec toutes les conséquences que cela comporte pour l’avenir du pays.

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