La sauvagerie déconfinée

L’accessoire de l’été est incontestablement le masque ; la pénurie des modèles chirurgicaux dans la plupart des pays a entraîné un engouement mondial pour la couture, et l’on croise nombre de personnes arborant des tissus à fleurs ou à pois, parfois (déjà !) estampillés d’un nom de marque bien en vue. Il reste cependant des irréductibles, bravant la consigne pour revendiquer leur liberté de souffler librement par le nez.

Ce fut le cas récemment à Tcheliabinsk, mais les choses se sont envenimées. Un couple qui faisait ses courses sans masque a été interpellé par un policier procédant à une patrouille sanitaire. Alors que l’agent commençait à verbaliser le mari, l’épouse, indignée que l’on ose s’en prendre à sa moitié, a tout bonnement tabassé le malheureux fonctionnaire. Cet Astérix de la Covid contre son Romain à casquette Politsia a été mis en examen pour usage de la violence envers les forces de l’ordre : bien que je sois loin d’être certaine que le jeu en valait vraiment la chandelle, le jusqu’au-boutisme obtus de notre héroïne, prête à tout pour ne pas se voir obligée de porter un masque, me laisse pantoise et presque admirative.

Des compatriotes de notre bagarreuse sont allés plus loin dans la résistance, et ce, en un lieu où l’on ne se serait pas forcément attendu à la voir surgir. Rendons-nous au village d’Aguinskoïé, à l’est du lac Baïkal (15 000 habitants, à l’échelle russe, ce n’est rien de plus qu’un village). Là, se trouve une colline, sur laquelle la municipalité, à l’exemple d’Hollywood, a pompeusement affiché son nom en grosses lettres blanches. En réalité, les lettres ne sont pas fichées dans le sol, mais formées de gros cailloux blancs. Drame il y a quelques jours : dans la nuit du 31 mai au 1er juin, des plaisantins sont allés les déplacer et, en lieu et place d’Aguinskoïé, on peut maintenant lire « Poutine est un voleur » :

Photo : Twitter/@alt_julius

Il s’agit plutôt ici d’un mélange de dissidence et d’ennui : il faut être au bout du bout du confinement et avoir exploré toutes les possibilités d’Aguinskoïé (guère nombreuses, il est vrai, hormis un Musée de la Nature) pour passer la nuit à bouger des cailloux afin d’écrire un message politique.

L’ennui, on l’a vu dans nombre de chroniques précédentes, s’est révélé un impressionnant générateur de faits divers. À l’heure du déconfinement, nombreux sont ceux qui retrouvent une vie normale, mais il reste une catégorie à laquelle on recommande encore de rester chez elle : les personnes âgées… et elles s’ennuient beaucoup, beaucoup.

Dans la région de Penza, un homme a cherché à tromper sa lassitude et, a-t-il également expliqué, à « retrouver sa jeunesse », en se consacrant à une activité ludique : fabriquer une arme à feu, intégralement en bois. L’objet, comme il fallait s’y attendre, a volé en éclats à la première utilisation, privant immédiatement son artisan du sens de la vue. Toujours dans cette région, un retraité a, lui, perdu son sang-froid d’une manière toute dostoïevskienne : ivre, il est allé incendier une maison pour se venger d’un de ses amis, qui avait refusé de… lui prêter un livre.

Je vous conseille de garder en mémoire cette dernière anecdote : je l’ai racontée à un ancien professeur auquel je souhaitais emprunter une édition en russe de Guerre et Paix. L’ayant entendue, il a aussitôt accepté avec empressement. À bientôt pour plus d’astuces issues de faits divers russes…

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