Économie : la relance à tout prix

Vladislav Inozemtsev est le directeur du Centre de recherches sur les sociétés post-industrielles.



Les autorités russes cherchent à relancer l’économie du pays en dépit d’une situation sanitaire pas encore suffisamment stabilisée.

À l’heure où Vladimir Poutine donne le feu vert pour une reprise de l’activité économique et un retour à une vie « normale » en Russie, les statistiques inquiètent : Moscou a officiellement enregistré trois fois plus de décès en avril 2020 qu’un an auparavant, et à Saint-Pétersbourg, le nombre de pneumonies mortelles dépasse de dix fois le nombre de morts par Covid-19. Localement, certains médias indépendants affirment que les chiffres sont sciemment maquillés par les autorités afin de ne pas affoler la population.

Pas d’épargne, pas de choix

Quoi qu’il en soit, et contrairement à ce que l’on entend parfois en Occident, Moscou n’a pas pris la menace du coronavirus à la légère, loin de là. Lorsque Vladimir Poutine demande à la population de se confiner, à la fin de mars, le pays compte 1 200 cas de contamination et 4 morts, soit beaucoup moins que lorsque l’Italie, l’Espagne ou la France ont adopté cette mesure. Dans ces pays, l’isolement a duré entre un mois et demi et deux mois, soit autant (voire moins) qu’en Russie.

Nul ne sait exactement dans quel état se trouve actuellement l’économie russe.

La raison pour laquelle la Russie vient d’amorcer son déconfinement sans avoir passé le pic de l’épidémie (au niveau national, le nombre quotidien de contaminations oscille entre 8 300 et 9 700 depuis deux semaines) est simple : elle n’a pas le choix. Pour beaucoup de Russes, dont un récent sondage affirmait que 60 % d’entre eux ne disposaient d’aucune épargne en cas de coup dur, la reprise du travail est une question de survie ! D’autant plus que l’État tarde à verser les aides promises : les 800 000 chômeurs supplémentaires recensés en avril n’ont commencé à toucher leurs allocations qu’à partir du 18 mai ; les parents d’enfants âgés de 3 à 16 ans perçoivent bien une prestation exceptionnelle de 10 000 roubles (moins de 150 euros), mais seulement depuis le 1er juin.

Officiellement, le pays compte un peu plus de 4 millions de demandeurs d’emploi. Selon la Confédération du travail de Russie, 10 % de la population en âge de travailler (environ 8 millions de personnes) n’exerceraient aucune activité. En d’autres termes, une majorité de Russes – notamment les petits entrepreneurs du tertiaire et leurs employés – tirent la langue depuis deux mois, et leur mécontentement s’exprime clairement sur les réseaux sociaux. La situation est particulièrement critique pour la masse de travailleurs immigrés (2,3 millions à Moscou avant le début de la crise), principalement embauchés dans le BTP – les chantiers ont d’ailleurs été autorisés à reprendre dans la capitale dès le 6 mai.

Chantier du complexe résidentiel « Cœur de la Capitale » à Moscou, le 26 mai 2020.
Photo : Alexei Filippov / RIA Novosti

L’incapacité d’un grand nombre d’entreprises à passer au télétravail n’arrange pas les choses. En Russie, l’économie numérique ne représente que 3 % du PIB, soit trois à quatre fois moins que dans les pays développés. Le fait que beaucoup d’employés soient mal équipés à domicile et que les systèmes informatiques des entreprises soient en général peu protégés contre le piratage et les fuites de données, ainsi que le manque de formation aux outils numériques d’un certain nombre de cadres, freinent l’essor de ce mode de travail.

Incertitudes et poches vides

En fait, nul ne sait exactement dans quel état se trouve actuellement l’économie russe. En avril, les ventes d’automobiles et de vêtements ont subi un coup d’arrêt (-72 % et -90 % respectivement), et le marché de la restauration s’est presque effondré. Le commerce de détail a quant à lui reculé de 40-45 % « seulement » grâce à la relative stabilité du secteur alimentaire. Aucun chiffre n’a encore été publié concernant les recettes budgétaires fédérales et les revenus réels de la population. Le 20 mai, le ministère de l’Économie s’est contenté d’annoncer une probable récession à hauteur de 5 % du PIB à la fin de l’année, tout en prévoyant un retour aux niveaux d’avant-crise pour 2022.

Pour que la population croie en un retour à la vie normale, il faut que l’activité reprenne dans son ensemble – pas seulement dans les grandes entreprises.

La bonne réponse hospitalière à la crise a également joué un rôle dans la décision du Kremlin de relancer la machine économique en dépit d’une situation sanitaire toujours préoccupante. Sur le pied de guerre depuis deux mois, le système de santé russe a tenu le choc, en partie grâce à une gestion efficace des lits disponibles et à la mobilisation du personnel de nombreux établissements privés. Les autorités ont ainsi jugé qu’à défaut de réduire massivement le nombre de contaminations quotidiennes, il était possible de tabler sur un rythme de propagation stable, qui ne submerge pas les hôpitaux.

L’entrée du grand magasin GUM, sur la place Rouge de Moscou, le jour de sa réouverture, le 1er juin 2020. Photo : Marina Lystseva / TASS

Mais pour que la population croie en un retour à la vie normale, travaille et ait à nouveau de quoi consommer, il faut que l’activité reprenne dans son ensemble – pas seulement dans les grandes entreprises. Cela signifie : ouvrir les restaurants, les hôtels, les salles de sport, lever les restrictions de déplacement. Alors que le pic de l’épidémie n’est pas encore atteint, on peut craindre une hausse des contaminations, sans que l’effet sur l’économie soit pour autant assuré : en Occident, le secteur des services enregistre un retour timide et très progressif de la demande, et il n’y a aucune raison pour que les Russes, dont le pouvoir d’achat a plus souffert encore, se comportent autrement. En d’autres termes, tabler sur une relance de la consommation pour sortir de la crise – alors que les poches des consommateurs sont vides – semble bien hasardeux.

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