« Cela ne peut qu’empirer » : les émeutes vues par les Russes de New York

Depuis la mort de George Floyd, Afro-Américain tué au cours de son arrestation à Minneapolis, le 25 mai dernier, les manifestations contre le racisme et les violences policières se multiplient dans tous les États-Unis et dans de nombreuses capitales du monde. Justice sociale, égalité, pillages : le débat est naturellement au cœur des préoccupations des quelque 600 000 Russes de New York.

New York, aux premiers jours de juin. Les rues, vides il y a encore quelques semaines, voient les manifestants défiler par milliers. La plupart sont masqués, mais les distances de sécurité ne sont évidemment pas respectées.

« Je ne peux pas respirer », les derniers mots de George Floyd, l’afro-américain tué par un policier le 25 mai dernier à Minneapolis, « Justice pour Floyd », scande une jeune fille en anglais, avant de tancer son voisin, en russe : « Tu comptes te taire longtemps ? Tu es juste venu te promener ou quoi ? »

« Les uns expriment leur rage calmement, le jour, tandis que d’autres préfèrent la nuit, où tout est plus dangereux… »

Katia, étudiante de 22 ans originaire de Moscou, soutient sans équivoque les manifestants : « Ce qui se passe ici est normal. L’avenir est à l’égalité, partout dans le monde. Les blancs doivent entendre ce que leur disent leurs frères et leurs sœurs noirs. »

« Salauds de flics ! », lance soudain le voisin de Katia. Son amie Tania, une autre étudiante russe, partage son avis : « Les flics frappent les gens alors qu’ils sont censés nous protéger », souligne-t-elle. Elle cite l’anecdote du journaliste russe Mikhaïl Tourguiev, qui aurait été aspergé de gaz lacrymogènes par un policier à Minneapolis, le 31 mai, alors qu’il brandissait sa carte de presse.

Manifestation en hommage à George Floyd. New York, le 6 juin 2020. Photo : TASS / Joel Marklund / Bildbyran via ZUMA Press

Katia et Tania justifient d’ailleurs les pillages survenus en marge des manifestations. « Cela n’a rien d’étonnant : les uns expriment leur rage calmement, le jour, tandis que d’autres préfèrent la nuit, où tout est plus dangereux. Ce sont deux attitudes aussi importantes et respectables l’une que l’autre », assure Katia.

Lorsqu’on lui demande si elle trouve normal que certains pillards traînent des automobilistes hors de leur véhicule pour les rouer de coups, la jeune fille ne répond rien…

Ronde de nuit à Brooklyn

Cinq nuits durant, les casseurs, souvent vêtus de noir, dévalisent les magasins de Manhattan. Le sixième jour, certains pénètrent dans le « quartier russe » de Brooklyn – Coney Island, Sheepshead Bay, Brighton Beach. Face à la menace, la population s’organise.

Isaac Boltianski et David Brodski, 26 ans, qui se sont fait connaître du voisinage en faisant les courses des personnes âgées pendant le confinement, mettent en place des patrouilles nocturnes. Sur Facebook, leur groupe rassemble bientôt 500 personnes. « Les patrons de restaurants et de magasins nous connaissent, ils nous font confiance », expliquent-ils. La popularité rencontrée par leur initiative les étonne pourtant : « Même des retraités, dans l’incapacité de sortir, se sont déclarés prêts à guetter les casseurs », rapporte Isaac.

« Tous ces gens qui menacent les policiers avec leurs battes de base-ball… ils manifestent pour quoi, au juste ? »

Beaucoup ont vu, sur les réseaux sociaux, la photo d’Aïk Gazarian, un Arménien de San Diego montant la garde devant son restaurant, armé d’un fusil de chasse. « La mafia russe sait se défendre », lit-on en légende…

« Nous n’avons rien à voir avec ces gars de San Diego : nous ne défendons pas un établissement en particulier, mais tout le sud de Brooklyn, souligne Isaac. Hier soir, nous avons patrouillé jusqu’à 2h du matin, nous avons arrêté trois types qui voulaient cambrioler une bijouterie. Cela reste un cas isolé : pour l’instant, c’est plutôt calme. Rien de comparable avec Manhattan. »

Les employés du restaurant Pouchkine de San Diego, en marge d’un reportage de la presse russe. Photo : m.ru24

« Nous ne sommes pas une mafia. Nous sommes des gens normaux qui veulent vivre dans une société juste, ajoute David. Nous soutenons les manifestants pacifiques, mais nous n’acceptons pas que quiconque nous menace ou sème la terreur chez nous. Dans ce cas, nous nous défendrons. »

Débat de voisinage

La vague de protestation actuelle laisse certains perplexes. « Je ne comprends pas bien : tous ces gens qui menacent les policiers avec leurs battes de base-ball et qui se présentent comme des manifestants… ils manifestent pour quoi, au juste ? », ironise une habitante de Brooklyn, Stella.

Cette femme au foyer de 55 ans débat avec son voisin Mikhaïl, un jeune organisateur de soirées. Si elle « condamne aussi bien » les discriminations raciales que les violences policières, elle répète toutefois à l’envi ce qu’elle lit sur les réseaux sociaux russes : au moment de son arrestation, George Floyd venait de payer dans un magasin avec un faux billet et était sous l’emprise du Fentanyl, un opioïde agissant sur les voies respiratoires. « Pas étonnant qu’il soit mort par asphyxie ! Je vais dire une banalité, mais qu’il soit blanc, noir ou jaune, un voleur doit répondre de ses actes devant la loi, martèle Stella. L’Amérique a toujours été le pays de la Justice. En réalité, le politiquement correct n’a fait que dégrader la situation. »

« On manque de leaders politiques et moraux. Les gens sont à la fois choqués et désemparés par tout ce qui se passe ces derniers mois. »

Le mot de « justice » fait réagir Mikhaïl : « Mais de quoi parlez-vous ? Regardez, pendant l’épidémie, les grandes entreprises ont été largement aidées par l’État, tandis que les gens simples ont reçu des miettes, à peine suffisantes pour payer leur loyer. À partir du 31 juillet, je ne pourrai plus toucher d’allocation, mais vous croyez que les affaires vont reprendre tout de suite ? Je ferai comment pour vivre ? Les restaurants, les cafés, les clubs, tous mettent la clé sous la porte ! Trump n’a jamais payé d’impôts, et le fisc me prend 2 000 dollars par an sur les 20 000 que je touche ! Vous vous demandez pourquoi les gens sont dans la rue : Floyd, ce n’est qu’un prétexte ! »

Deux retraitées se joignent à la discussion. « De toute façon, les Afro-Américains ne savent que vivre des allocations. Ils ne veulent pas travailler », assure Bella, 60 ans. « Tu dis n’importe quoi, lui répond son amie Tsilia, 65 ans. Dans les hôpitaux, toutes les infirmières sont noires ! Et crois-en mon expérience : elles sont beaucoup plus compatissantes que les blanches ! »

De 1905 à 2020

Les protestations de ces dernières semaines ont ravivé les traditionnelles dissensions entre générations. De manière générale, les immigrés russes nés en URSS, les plus âgés, sont plutôt républicains et soutiennent Donald Trump. Ils méprisent les démocrates, qu’ils craignent également : leurs idées sont trop proches du socialisme qu’ils ont fui. Pour eux, les manifestants sont manipulés, et les émeutes visent à faire perdre au président actuel les élections de novembre prochain.

En face, les plus jeunes se sentent un peu perdus dans le contexte politique actuel. S’ils détestent Trump et ses déclarations à l’emporte-pièce, le candidat démocrate, Joe Biden, ne leur inspire guère confiance. Ses déclarations sur la nécessité d’apprendre aux policiers à « tirer dans le noir, pas à tirer dans le cœur », font douter certains de ses capacités à diriger le pays.

La police de New York fait respecter le couvre-feu instauré pour cause de pandémie, sur la Cinquième Avenue, le 4 juin 2020. Photo : TASS / AP Photo / John Minchillo

« On manque de leaders politiques et moraux, analyse Tatiana, biologiste de 47 ans. Les gens sont à la fois choqués et désemparés par tout ce qui se passe ces derniers mois [le confinement, les émeutes…, ndlr]. »

Beaucoup de Russes d’Amérique s’interrogent d’ailleurs devant le spectacle de ces rues sens dessus-dessous, dans ce pays considéré comme le leader du monde libre : qui est derrière tout cela ? La Chine et ses chauves-souris malades ? La Russie ? Cette dernière hypothèse a été évoquée à plusieurs reprises dans les médias. « Il n’y a pas que chez nous que la thèse de l’ennemi extérieur, cause de tous les maux intérieurs, a le vent en poupe, souligne Evgueni, journaliste de 40 ans. Cela me rappelle la Russie à la veille de la révolution de 1905 [qui avait débuté par la répression sanglante d’une manifestation pacifique, ndlr]. Dans les deux cas, il y a des gens mécontents, des provocateurs et un pouvoir faible qui dérape. Cela ne peut qu’empirer. »

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