Alexandre Gabychev : un chaman chez les fous

Le 2 juin, le tribunal municipal de Iakoutsk (Sibérie) a prononcé l’internement en hôpital psychiatrique d’Alexandre Gabychev, le chaman qui voulait « exorciser » Vladimir Poutine.

Originaire de Iakoutsk, Alexandre Gabychev entame, en mars 2019, une marche de 8 000 kilomètres – 4 900 à vol d’oiseau – en direction du Kremlin de Moscou. Au rythme d’une vingtaine de kilomètres par jour, il prévoit d’arriver à destination en deux ans et de renverser Vladimir Poutine, qu’il tient pour une « force du mal ». Une quinzaine d’adeptes le rejoint en route. À terme, le chaman veut lever une véritable armée.

« Nous voulons attirer l’attention de Moscou sur les conditions de vie dans les régions russes. »

« Ce sera un beau combat, un combat grandiose ! Je suis né pour me battre, je connais tous les arts martiaux. Il ne durera pas une heure, ce combat, mais une journée entière. Une journée pendant laquelle toute la Russie se soulèvera. Et ils seront des millions d’yeux et d’oreilles derrière moi », clame-t-il à son départ.

Chaman d’opposition

Durant son périple, Gabychev participe à divers rassemblements organisés par des groupes d’opposition. Le 12 juin 2019, à Tchita, en Transbaïkalie, il appelle de ses vœux la constitution d’assemblées législatives populaires autonomes. « [Ce que dit] Poutine n’a pas force de loi pour vous. Vivez libres. Voilà votre loi !», martèle-t-il devant les militants de l’association « La Russie sans Poutine ».

Au fil des semaines, le discours du chaman se pacifie. Début septembre, il prône la non-violence et affirme que « pas un cheveu ne tombera de la tête de Vladimir Poutine, pas une goutte de sang ne coulera ». Ses compagnons décrivent leur périple comme une façon « d’attirer l’attention des pouvoirs centraux sur les conditions de vie des gens ordinaires à plusieurs milliers de kilomètres de la capitale ».

Alexandre Gabychev, le 12 juin 2019, à Tchita, en Transbaïkalie. Photo : vk / Novosti Moskvy

Le 19 septembre, le chaman et ses compagnons sont arrêtés en Bouriatie. Une enquête pour « extrémisme » est ouverte contre Gabychev. Relâché, il tente de reprendre la route en décembre et en janvier, mais est chaque fois interpellé.

Les défenseurs des droits de l’homme pointent le caractère arbitraire de ces arrestations. En février 2020, Alexeï Prianichnikov, coordinateur de l’association Pravozachtchita Otkrytki, annonce que le chaman porte plainte contre la Russie devant la Cour européenne des droits de l’homme pour détention illégale.

Le 12 mai, Alexandre Gabychev est arrêté à son domicile et conduit de force dans un hôpital psychiatrique. Contestée par ses avocats, son internement est confirmé le 2 juin par le tribunal municipal de Iakoutsk. Une procédure d’appel est en cours.

Psychiatrie et politique

Le chaman n’est pas inconnu des services sociaux. Âgé de 51 ans, sans emploi, il semble atteint de troubles psychiques depuis la mort de sa femme, survenue il y a quelques années. Selon son propre témoignage, une thérapie lui aurait été proposée, mais il aurait refusé de la suivre. Il prétend également avoir vécu trois ans dans la forêt : c’est là que sa vocation de « chaman-guerrier » lui aurait été révélée.

« Nos tribunaux renouent avec l’ancienne pratique consistant à interner les gens pour les rééduquer. »

En dépit de ces antécédents, Olga Timofieva, son avocate, dénonce un internement « politique ». « Il n’y a aucune preuve de la dangerosité de cet homme. Personne ne s’est jamais plaint de la moindre agression », plaide-t-elle.

Le chaman est soutenu par un large pan de la classe politique locale. « Nous sommes une majorité à désapprouver le zèle dont font preuve les autorités à l’égard de ce pauvre homme, écrit la maire sans étiquette de Iakoutsk, Sardana Avksentieva, sur le réseau social Vkontakte. J’ai le sentiment que nos tribunaux renouent avec l’ancienne pratique consistant à interner les gens pour les rééduquer. Je suis sûre que chacun d’entre nous connaît deux ou trois cas de ce genre dans notre ville. »

«Liberté pour le chaman !», «Contre la médecine punitive». Manifestation devant l’hôpital psychiatrique de Iakoutsk après la première arrestation d’Alexandre Gabychev, le 21 septembre 2019. Photo : yakutia.info

Le communiste Viktor Goubarev, porte-parole du parlement de Iakoutie, estime que la façon dont a été conduite l’expertise psychiatrique « soulève plus de questions » que le comportement du chaman lui-même. « En Iakoutie, les gens soutiennent Alexandre Gabychev parce qu’il met le doigt sur les vrais problèmes de notre région et de notre pays. Une expertise indépendante montrerait qu’il n’est pas si fou que ça », affirme le député.

Le 3 juin, son collègue de la Douma d’État, Fedot Toumoussov, du parti social-démocrate Russie juste, a réclamé au Parquet général une enquête sur les conditions d’internement de Gabychev. « J’ai de gros doutes sur les compétences de la commission médicale [qui a pris cette décision] », a-t-il déclaré au quotidien Kommersant. Le Parquet fédéral n’a pas encore donné suite à la requête.

Le président de la République de Iakoutie, Aïssen Nikolaïev, s’abstient, quant à lui, de prendre position. Par l’intermédiaire de sa porte-parole, il a appelé l’opposition à ne pas instrumentaliser un homme « fragile psychologiquement et confronté à de sérieux problèmes personnels ». Le Kremlin n’a pas commenté l’affaire.

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