Affaire Mitko : le monde scientifique dans le viseur du FSB

Le contre-espionnage russe accuse Valeri Mitko, chercheur de 78 ans, spécialiste de l’Arctique, d’avoir vendu des documents confidentiels concernant des technologies de détection sous-marine à la Chine. La communauté scientifique russe est en émoi.

Les bagages de M. Mitko auraient été discrètement fouillés lors de son dernier départ pour la Chine, en 2018 – le chercheur était attendu pour une conférence à l’université de Dalian. À cette occasion, des documents auraient été photographiés par les Services fédéraux de sécurité (FSB). Deux ans plus tard, leur expertise aurait conclu qu’ils relevaient du secret d’État et ne pouvaient en aucun cas sortir du pays.

« Il est étrange que cet homme irréprochable à tous égards ait attendu d’avoir 78 ans pour vendre des secrets d’État… »

Arrêté en février 2020, Valeri Mitko clame son innocence : tous les documents qu’il utilise dans le cadre de son travail proviennent, affirme-t-il, de sources en libre accès. Son avocat, Ivan Pavlov, directeur de l’ONG de défense des droits Team 29 et spécialiste des affaires d’espionnage, déplore d’ailleurs que les documents incriminés ne lui aient pas été communiqués : « Comment pouvons-nous préparer notre défense sans avoir connaissance des pièces à conviction ? »

Le 14 juin dernier, l’assignation à résidence du chercheur a été prolongée jusqu’en octobre.

Un scientifique reconnu

Valeri Mitko est un chercheur respecté et reconnu, comme en témoigne la longue liste de ses activités et titres : président de l’Académie des sciences de l’Arctique, correspondant de l’Académie d’ingénierie de Saint-Pétersbourg, membre de l’Académie des sciences naturelles de Russie (dont il est le référant pétersbourgeois pour les questions de géopolitique et de sécurité)…

Valeri Mitko (à droite), à l’Université maritime de Dalian, en Chine, en mars 2018.
Photo : Académie des sciences de l’Arctique

Diplômé de l’Institut militaire maritime de radioélectricité (Saint-Pétersbourg), cet ancien capitaine de première classe a d’abord servi dans le Pacifique, puis dans l’Arctique, qui le fascine immédiatement. En 1969, il quitte l’armée pour se consacrer à l’étude du Grand Nord. Au cours de sa carrière, il signe deux monographies (une troisième est en cours) et plus de 400 articles sur le sujet, qui lui valent de nombreuses récompenses.

Sa connaissance de la région lui a également permis de participer à l’élaboration du Programme fédéral de développement de l’Arctique 2013-2020 et des Principes généraux de la politique russe à l’horizon 2035, adoptés par décret présidentiel en mars dernier. 

Stupéfaction 

L’arrestation de Valeri Mitko a suscité la stupéfaction et l’indignation de la communauté scientifique russe. Le 16 juin, l’Académie des sciences de l’Arctique publie un communiqué en soutien à son président. « C’est un homme honnête et droit. Nous sommes tous convaincus de son innocence », confie la secrétaire scientifique de l’institution, Marina Minina. 

L’ethnographe Alexandre Terioukov, proche de l’accusé, doute également que celui-ci ait pu trahir son pays. « Cela fait plusieurs décennies qu’il travaille exclusivement avec des institutions civiles. Il n’a même pas accès aux documents classifiés, affirme-t-il. En outre, il est étrange que cet homme irréprochable à tous égards, ouvert, ait attendu d’avoir 78 ans pour vendre des secrets d’État ! » L’ethnographe ne croit pas non plus à une « erreur » : « Mitko est fils de militaire et a servi dans l’armée. Depuis qu’il est petit, il sait ce qu’est un document classifié… »

Les affaires de ce genre – impliquant ou non des chercheurs – se multiplient depuis plusieurs années.

Enfin, il trouve étrange que les services de sécurité aient attendu la fin de l’expertise pour agir : « Nous nous sommes rendus ensemble à une conférence à Paris l’année dernière. S’il était suspect, pourquoi le FSB ne l’a-t-il pas empêché de quitter le territoire ? »

« Cette histoire est très étrange. Il est peu probable que Mitko soit au courant des dernières avancées  en matière d’acoustique sous-marine. Il a quitté l’armée depuis bien trop longtemps, et ses cours portent sur cette discipline en général », estime également Pavel Filine, secrétaire de la commission maritime intergouvernementale.

Sollicité par le Courrier de Russie, le bureau pétersbourgeois du FSB s’est abstenu de tout commentaire : « Nous n’avons aucune instruction à ce sujet », a déclaré sa porte-parole. Aucun militaire ou ancien militaire interrogé n’a souhaité s’exprimer non plus.

Loin d’être une exception

Valeri Mitko n’est pas le premier scientifique de l’histoire russe récente à être inculpé pour espionnage et trahison. En 2004, le physicien Valentin Danilov a été condamné à quatorze ans de prison. En 2010, à Saint-Pétersbourg, deux professeurs de l’Université technique d’État de la Baltique, Evgueni Afanassiev et Sviatoslav Bobychev, sont arrêtés à leur tour. Également professeurs à l’Université polytechnique de Harbin, ils sont accusés d’avoir vendu à la Chine les plans des missiles balistiques Boulava qui arment certains sous-marins russes. En 2012, ils sont condamnés respectivement à 12 ans et demi et 12 ans de prison. Trois ans plus tard, Evgueni Afanassiev meurt en détention d’un infarctus du myocarde. En 2019, son collègue est libéré mais demeure sous étroite surveillance policière. 

Valentin Danilov à sa sortie de la colonie pénitentiaire N°17 de Krasnoïarsk, le 24 novembre 2014.
Photo : Alexander Paniotov / RIA Novosti

Selon Team 29, les affaires de ce genre – impliquant ou non des chercheurs – se multiplient depuis plusieurs années. L’ONG en recense onze pour la seule année 2018. Pour Pavel Tchikov, directeur d’une autre association de défense des libertés, Agora, cela témoigne de l’ascendant pris par le FSB au sein des structures de sécurité. Un ascendant que le service de renseignement entendrait manifester publiquement à travers ces arrestations.

À ce propos, Ivan Pavlov rappelle que la seule personne disculpée lors d’un procès pour espionnage est l’écologiste Alexandre Nikitine : « Cette affaire remonte à la fin des années 1990. Le climat s’est durci depuis que Vladimir Poutine est au pouvoir. » 

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