Vaccin anti-Covid-19 : la Russie en pointe

Plusieurs laboratoires russes s’apprêtent à lancer les premiers essais cliniques d’un vaccin contre le Covid-19. Les médecins tempèrent toutefois l’enthousiasme que cette nouvelle pourrait susciter.

Près de soixante-dix équipes de chercheurs à travers le monde œuvrent actuellement à la mise au point d’un vaccin contre le coronavirus. En Russie, sept laboratoires sont impliqués dans ce travail, selon le ministre de la Santé Mikhaïl Mourachko. Si les premiers essais cliniques étaient initialement prévus en juillet prochain, le 20 avril, au cours d’une réunion consacrée à la situation épidémiologique, Vladimir Poutine a ordonné aux autorités sanitaires d’accélérer les démarches d’homologation et d’importer les équipements nécessaires à la production du vaccin à grande échelle.

Deux jours plus tard, Alexandre Miasnikov, représentant du Centre de surveillance de l’épidémie de coronavirus, annonçait que les essais cliniques commenceraient le 1er juin. Cela ne signifie cependant pas que le vaccin soit prochainement disponible pour toute la population, les essais cliniques pouvant durer jusqu’à dix-huit mois.

Une question de sécurité nationale

Si la Russie peut difficilement être qualifiée de leader mondial dans la production de médicaments, elle a néanmoins appris à fabriquer des vaccins de qualité dès l’époque soviétique. En 1958, le célèbre virologue Mikhaïl Tchoumakov a ainsi effectué les premiers tests cliniques au monde d’un vaccin contre la poliomyélite, permettant à l’URSS de devenir le premier pays à éradiquer la maladie dans les années 1960.

Des instituts de recherche reconnus ont réorienté leurs recherches dans les premiers jours de l’épidémie.

Ces dernières années, la Russie a certes perdu une grande partie de ses capacités de production – depuis les années 1990, de nombreux laboratoires ont fermé et une multitude d’éminents chercheurs sont partis travailler à l’étranger –, mais la fabrication de vaccins demeure une priorité stratégique pour la sécurité nationale. Le calendrier vaccinal russe repose presque intégralement sur des médicaments produits en Russie, dont certains – notamment contre la fièvre jaune et la poliomyélite – continuent d’être exportés.

Le pays compte encore plusieurs instituts de recherche reconnus, qui ont tous réorienté leurs recherches dans les premiers jours de l’épidémie de Covid-19. « Il va de soi que beaucoup de candidats-vaccins se révéleront inefficaces dès les premiers essais et devront être repris à zéro », explique Nikolaï Nikitine, chef de laboratoire au sein du département de biologie de l’Université d’État de Moscou (MGU). Son équipe de chercheurs s’est fixé l’objectif de créer un vaccin efficace contre tous les coronavirus humains.

Mikhaïl Tchoumakov, le père du vaccin soviétique contre la poliomyélite. Photo : news.myseldon

« Il s’agira d’un vaccin recombinant qui ne contiendra pas d’agent pathogène, explique la biologiste Olga Karpova, directrice du même département. Il pourra ainsi être utilisé non seulement contre le Covid-19, mais aussi contre les coronavirus SRAS et MERS. »

L’Institut moscovite d’épidémiologie et de microbiologie Gamaleïa tente quant à lui d’élaborer un vaccin à partir de souches d’adénovirus (un autre type de virus), une méthode appliquée il y a plusieurs années pour mettre au point un vaccin contre Ebola.

À l’Institut de génétique de l’Académie russe des sciences, les scientifiques utilisent une souche de la rougeole pour élaborer leur vaccin contre le Covid-19. Cette méthode – également adoptée par l’Institut Pasteur en France – pourrait, d’après eux, donner de bons résultats compte tenu de la structure génétique similaire des deux virus. « La rougeole et le coronavirus pénètrent tous les deux dans l’organisme par les voies respiratoires », explique le généticien Sergueï Kisselev. Qui plus est, la souche de la rougeole – qui a déjà servi à créer, entre autres, des vaccins contre la dengue et le virus du Nil occidental – garantit une immunité pendant quinze à vingt ans.

« Une campagne de vaccination massive n’est pas recommandée en période de pandémie. »

L’élaboration d’un vaccin contre le Covid-19 occupe également les scientifiques de l’Institut de recherche en virologie et biotechnologie Vektor, à Novossibirsk. C’est à cet établissement que la Russie doit son premier test de dépistage du coronavirus. Le laboratoire a annoncé être prêt à lancer ses premiers essais cliniques en juin et cherche actuellement des volontaires âgés de 18 à 60 ans, en bonne santé et ne présentant aucun anticorps du Covid-19. Les soixante premiers participants à l’étude ont déjà été sélectionnés. Il s’agit, pour la majorité, d’employés du laboratoire.

Course au vaccin

Les autorités et la communauté scientifique russes répètent à l’envi que la question de savoir quel pays sera le premier à élaborer un vaccin efficace importe peu, l’essentiel étant de « sauver l’humanité ». La volonté de remporter à tout prix cette course – actuellement dominée par les États-Unis et la Chine – transparaît néanmoins dans les déclarations officielles.

Le 23 mars, Veronika Skvortsova, directrice de l’Agence fédérale de biologie médicale et ex-ministre de la Santé, annonçait que les essais cliniques du vaccin-candidat russe s’achèveraient à la fin du mois de juillet et que celui-ci serait prêt pour une inoculation à grande échelle en même temps que la version américaine.

Le laboratoire de technologies génétiques et cellulaires de l’Université fédérale de Kazan s’est lancé dans la recherche d’un vaccin dès le mois de mars. Photo: Maxim Bogodvid / RIA Novosti

Cette précipitation s’explique difficilement hors de toute concurrence internationale, les campagnes de vaccination ayant lieu plusieurs semaines avant toute confrontation éventuelle avec le virus, afin de laisser à l’organisme le temps de s’immuniser. « Une campagne de vaccination massive n’est pas recommandée en période de pandémie, explique la biologiste Olga Karpova. Nous travaillons pour l’avenir, lorsque le coronavirus sera de retour. » Au demeurant, personne ne peut dire, pour l’heure, si une vaccination unique sera suffisante ou si elle devra être répétée chaque année, comme dans le cas de la grippe.

Ruée sur l’hydroxychloroquine

En attendant un vaccin, la population russe guette la moindre information concernant un remède efficace contre le nouveau coronavirus. L’ivermectine, un antiparasitaire testé par des chercheurs australiens pour traiter le Covid-19, a ainsi connu une hausse de sa popularité sur internet. Outre l’efficacité réelle du médicament, la qualité des boîtes vendues en ligne soulève toutefois de nombreuses questions. « En Russie, l’ivermectine n’est enregistrée que sous forme de crème, explique Elena Nevolina, présidente de la Guilde des pharmaciens. D’où viennent les comprimés disponibles actuellement ? Nul ne le sait. »

Par ailleurs, l’hydroxychloroquine, utilisée contre le paludisme et les maladies rhumatismales, a disparu des rayons des pharmacies russes depuis que certains médias en ont fait un remède miracle contre le coronavirus. « L’élaboration d’un véritable médicament contre le Covid-19 est un processus bien plus long que la création d’un vaccin, rappelle l’infectiologue Nikolaï Malychev. Les médecins n’ont par conséquent d’autre choix que de tester ce qui existe déjà sur le marché – avec des effets parfois inattendus. » De nombreux médecins émettent néanmoins des doutes sur l’efficacité de cette substance contre le Covid-19 et alertent sur les risques de complications cardiaques. Sans oublier les pénuries soudaines provoquées par la « ruée sur la chloroquine », privant de traitement une multitude de patients souffrant de rhumatismes.

Le ministère russe de la Santé, de son côté, recommande les médicaments utilisés lors des épidémies de SRAS et de MERS. « La Russie accumule de l’expérience dans la lutte contre les coronavirus. On ne peut toutefois parler de remède garanti contre les infections à coronavirus, étant donné qu’il n’en existe tout simplement pas à l’heure actuelle », résume Nikolaï Malychev.

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