Telegram : la messagerie favorite des dirigeants russes

Bloquée en Russie depuis deux ans, l’application de messagerie cryptée Telegram n’a jamais été aussi populaire dans le pays. Parmi ses quelque 20 millions d’utilisateurs russes, on compte de hauts responsables politiques et plusieurs organismes publics…

En juillet 2017, les Services fédéraux de sécurité (FSB) exigent, dans le cadre de l’enquête sur l’attentat du métro de Saint-Pétersbourg survenu quelques mois plus tôt, de disposer des clés de chiffrement permettant de décrypter les conversations tenues sur la messagerie (soupçonnée d’avoir été utilisée par les terroristes). Pavel Dourov, le créateur de Telegram, refuse en invoquant le droit constitutionnel au secret des correspondances. L’application est bloquée par décision de justice en avril 2018.

« Bloquée, mais pas interdite »

Pour contourner le blocage, Telegram relocalise ses services sur les serveurs de sociétés telles Google, Amazon ou Microsoft. Il recourt également à une technique dite de « domain fronting » (ou domaines-écrans), faisant passer les connexions à la messagerie pour du trafic généré par les entreprises hébergeuses.

Grâce à ce montage, l’application fonctionne presque normalement dans le pays. De fait, de nombreux responsables politiques russes l’utilisent pour la raison qui l’a fait bloquer : la qualité de son système de chiffrement. À la fin de 2019, le portail Ulpressa.ru rapportait d’ailleurs que tous les hauts fonctionnaires de la région d’Oulianovsk s’étaient inscrits à la messagerie après une réunion avec le gouverneur. Ce dernier leur aurait alors donné instruction de l’utiliser pour toutes leurs communications professionnelles.

« Telegram est devenue essentielle au fonctionnement de notre pays. »

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, autre utilisateur de Telegram, ne voit rien de paradoxal à cette situation. « Telegram est bloquée en Russie, mais son utilisation n’est pas interdite », écrit-il sur Facebook en octobre 2019. Il vante également les mérites des chaînes Telegram — des fils de discussion et d’information consultables par un grand nombre d’abonnés. « Un réseau de plus de cent cinquante universités russes est animé au moyen d’un canal de ce type », s’enthousiasme-t-il à la même époque.

Média alternatif

Ces mêmes chaînes permettent à l’application de s’imposer comme un média alternatif pour de nombreux Russes, qui s’y informent auprès des grands quotidiens (Rossiïskaïa Gazeta, Kommersant, Vedomosti ont leur propre chaîne) ou de commentateurs plus ou moins reconnus. Prenant acte de cette évolution, des personnalités médiatiques et politiques proches du pouvoir n’ont pas hésité à lancer leurs propres chaînes, comme le porte-parole du clergé russe Vladimir Legoïda (@vladimirlegoyda, 12 144 abonnés), la rédactrice en chef de RT Margarita Simonian (@margaritasimonyan, 80 247 abonnés), ou encore le président tchétchène Ramzan Kadyrov (@RKadyrov_95, 38 838 abonnés).

Une nouvelle étape de la réappropriation de Telegram par le pouvoir est franchie avec la crise sanitaire actuelle. La cellule de crise fédérale anti-coronavirus a en effet créé sa propre chaîne (@stopcoronavirusrussia, 303 852 abonnés) pour communiquer les dernières évolutions de l’épidémie. Le dispositif est reproduit au niveau régional afin d’informer les habitants des mesures spécifiques prises localement : couvre-feu, restrictions des ventes d’alcool, mise en place d’un système d’autorisation de sortie, etc. Avec 272 170 abonnés, la chaîne de la ville de Moscou (@COVID2019_official) est la plus suivie, loin devant celles de Saint-Pétersbourg (@koronavirusspb, 32 091) et du district autonome de Khanty-Mansiïsk (@ugra_official, 11 035 abonnés).

Rassemblement en soutien à Telegram sur l’avenue Sakharov, suite au blocage de l’application, à Moscou, le 30 avril 2018. Photo : RIA Novosti

Pour Fedot Toumoussov et Dmitri Ionine, deux députés du parti social-démocrate Russie juste, le blocage de l’application n’a plus de sens dans ces conditions. À la fin d’avril, ils ont présenté à la Douma un projet de loi octroyant à la messagerie le statut de « service officiel » et levant le blocage. « Telegram est devenue essentielle au fonctionnement de notre pays, a déclaré Fedot Toumoussov devant les parlementaires. Tout le monde était content que l’application fonctionne malgré son blocage. Mais depuis que les autorités l’utilisent pour publier des informations officielles, la situation devient absurde. »

Cette initiative parlementaire laisse perplexe Anna Nikitova, juriste du cabinet Iakovlev i Partnery. Interrogée par le quotidien Kommersant, elle rappelle que seule l’Agence fédérale des télécommunications (Roskomnadzor) est fondée à désigner les médias « officiels ». En outre, pour le député de Russie Unie Anton Gorelkine, la loi violerait le principe de la séparation des pouvoirs : « Je ne vois pas comment un projet de loi pourrait annuler une décision judiciaire. Aucun parlement au monde n’a le pouvoir de casser un jugement », écrit-il sur son fil Telegram.

Pour l’heure, le Kremlin botte en touche : « Les juges ont rendu leur décision, des mesures de blocage ont été prises. C’est vrai, elles n’ont pas d’effet, mais je m’abstiendrai de tout commentaire à ce sujet… », déclarait récemment Dmitri Peskov.

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