L’or russe prisonnier du Covid-19

En dépit de réserves d’or importantes (2 270 tonnes pour une valeur de plus de 120 milliards de dollars au 1er mars), la Russie ne se hâte pas de vendre son précieux métal pour soutenir son économie. Les problèmes logistiques liés au coronavirus (fermeture des frontières) n’y sont pas étrangers. 

Au début du printemps, la presse russe se faisait l’écho de la vente massive d’or par les banques publiques du pays. Les statistiques des douanes constataient effectivement la hausse soudaine des exportations du métal précieux (17 tonnes, soit six fois plus qu’à la même période de l’année dernière, pour un prix sept fois supérieur) en janvier et février 2020. Le principal vendeur était la banque VTB (9 tonnes), qui possède également les plus grandes réserves commerciales (45 tonnes), et la première destination était le Royaume-Uni (15,4 tonnes achetées). 

En réalité, ces chiffres demeurent somme toute modestes en comparaison des stocks de la Banque centrale (2 270 tonnes au 1er mars). D’une valeur supérieure à 120 milliards de dollars, ils représentent 21 % des réserves de change de l’autorité financière, qui a cessé ses achats de métal jaune sur le marché intérieur au 1er avril, afin de ne pas s’éloigner du seuil qu’elle s’est fixé (20 %).

Estampage de lingots d’or à l’usine Prioksky de Kassimov, dans la région de Riazan. Photo : Alexander Ryumin / TASS

Cette décision n’a guère surpris les observateurs, tant la BC a réduit sa politique d’achat depuis un an. En 2019, elle encourageait par tous les moyens les sociétés minières et les banques les finançant à développer les exportations (d’où la hausse des ventes observée au début de l’année). En mai dernier, elle payait le minerai à un prix très inférieur à celui pratiqué sur le marché londonien, avant d’instaurer des quotas régressifs pour ses achats auprès des producteurs russes. De cette politique a résulté une baisse de 40 % des acquisitions d’or par la Banque centrale en glissement annuel (environ 159 tonnes contre 273 en 2018, année record). 

Au commencement était la dédollarisation… 

Pour mémoire, la Russie s’était lancée dans une campagne d’achats massifs d’or après l’instauration des premières sanctions occidentales à son encontre, en 2014. Les autorités craignaient que, tôt ou tard, Washington en vienne à menacer ses actifs étrangers et ses placements en bons du Trésor américains et européens. Dans les mois et les années qui ont suivi, elle a donc procédé à la vente progressive de ses titres, compensée par l’achat d’or et de devises « de second rang », comme le yuan chinois et le dollar australien. Dans le même temps, Moscou encourageait avec plus ou moins de succès ses partenaires commerciaux à renoncer au dollar dans les échanges bilatéraux et à effectuer les transactions en monnaies nationales. 

Si la situation actuelle perdure, le secteur russe de l’or pourrait se trouver rapidement dans une impasse, quels que soient les sommets atteints par les cours.

Du point de vue aussi bien commercial que stratégique, la politique de la Banque centrale était alors pleinement justifiée. Entre 2014 et 2019, environ 40 millions d’onces d’or (1 250 tonnes) ont grossi ses réserves de change. Aujourd’hui, la valeur de ces acquisitions est supérieure de 50 % en moyenne à leur prix d’achat. En outre, l’or demeure la valeur refuge par excellence et une source de revenus bien plus fiable que les hydrocarbures en cas de récession. 

Un problème de riche 

Les décideurs russes ont eu le nez fin : épidémie de coronavirus oblige, leurs homologues occidentaux ont décidé d’enclencher la planche à billets pour soutenir leurs économies, faisant grimper en flèche les cours de l’or. Toutefois, les contingences sanitaires de la crise actuelle introduisent une difficulté imprévue : l’arrêt des communications aériennes internationales. Contrairement aux devises et aux titres, l’or ne s’échange pas en un clic sur une plateforme financière numérique : une fois le contrat passé, encore faut-il livrer physiquement la « marchandise » à l’acheteur. Or la Banque centrale de Russie est actuellement dans l’impossibilité logistique de le faire. La situation est d’autant plus paradoxale qu’au-delà des frontières russes, les places financières de New York, Zurich et Londres peinent à satisfaire la demande de lingots en raison de la fermeture des mines et des usines d’affinage. 

Par ailleurs, cette étrange « crise de l’or » touche de plein fouet un certain nombre de banques russes rémunérées en métal jaune pour leur financement des exploitations minières : l’impossibilité de revendre leurs stocks (leur acheteur de secours habituel, la Banque centrale, s’est retirée du jeu) les confronte à un manque de liquidités croissant. Quant aux producteurs, ils sont privés de tout débouché. 

L’extraction a été suspendue sur le site Olimpiada, dans le territoire de Krasnoïarsk. Photo : eruda.ru

Dès le 7 avril, l’Association financière nationale (NFA) s’est donc adressée à la haute autorité financière ainsi qu’aux ministères des Finances et des Transports pour qu’ils assouplissent certaines procédures de contrôle et, surtout, qu’ils annulent le moratoire sur l’achat d’or par la Banque centrale. L’organisme propose également d’autoriser les banques à garantir leurs emprunts par des lingots. Le ministère des Transports s’est vu demander de faciliter la reprise des exportations, et celui des Finances, d’augmenter la part des réserves d’or dans le Fonds de prospérité nationale (constitué des excédents de l’exportation pétrolière et investi en devises et en titres divers). 

Une nouvelle économie ? 

À l’heure où les pays occidentaux « déconfinent » à tour de rôle, tout en craignant une deuxième vague épidémiologique, rien ne dit que les échanges internationaux retrouveront un cours un tant soit peu normal avant de longs mois. Si la situation actuelle perdure, le secteur russe de l’or pourrait se trouver rapidement dans une impasse, quels que soient les sommets atteints par les cours. De manière générale, il n’est pas impossible que la pandémie de Covid-19 renouvelle l’économie mondiale, redistribuant les cartes entre les traditionnelles valeurs refuges (métaux précieux, devises) et les biens de première nécessité. 

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