« Les gens sont fatigués du télétravail »

Les mesures de confinement ont bouleversé la situation économique de la Russie et entraîné la réorganisation temporaire de l’activité des entreprises. Chômage, télétravail, numérisation de l’économie… : Le Courrier de Russie s’est entretenu avec Vladimir Guimpelson, directeur du Centre d’études sur le travail de l’École des hautes études en sciences économiques (EHESE).

Le ministère du Travail prévoit une hausse du nombre de chômeurs qui pourraient atteindre 5 à 6 millions à la fin de l’épidémie (contre 3,7 millions en mars, sur une population active d’environ 77 millions). Quels seront les groupes de population les plus touchés ?

Vladimir Guimpelson : Pour commencer, je dois dire qu’un million et demi de chômeurs en plus, soit un chômage autour de 6 %, n’aurait rien de catastrophique par rapport aux nombreux chocs que la Russie a connus dans son histoire.

En ce qui concerne les populations à risque, il s’agit essentiellement des auto-entrepreneurs et des employés des PME du secteur tertiaire. La crise actuelle a ceci de spécifique qu’elle ne va pas frapper les employés peu qualifiés vivant dans les petites villes, mais les jeunes actifs, diplômés, disposant d’un emploi relativement bien rémunéré.

« Pour un nombre non négligeable d’employés, le télétravail est un cauchemar dont ils veulent sortir au plus vite. »

Je soulignerai au passage le caractère très particulier de la situation que nous vivons depuis un mois et demi. En règle générale, lorsqu’une personne se retrouve au chômage, elle cherche un nouvel emploi et se tient prête à être embauchée au plus vite. La recherche active d’emploi est un moment essentiel – d’une certaine manière, elle est « rémunérée » à travers les allocations chômage. Or, elle est actuellement rendue impossible par le confinement : seuls les secteurs du commerce (essentiellement pour des postes de livreur) et de la médecine recrutent.

Quelles professions seront les plus demandées au sortir du confinement ?

V. G. : Un rétablissement rapide de l’économie implique que les entreprises qui ont fermé ou qui ont continué de tourner en services et à effectifs réduits se remettent au travail dans les plus brefs délais. Il leur faudra donc recruter des professionnels déjà formés : les restaurants chercheront d’anciens serveurs et cuisiniers, les salons de coiffure, des coiffeurs, et les magasins, des vendeurs. En d’autres termes, une partie de l’économie s’efforcera de retrouver ses anciennes structures.

À plus long terme, il est d’ores et déjà évident qu’un certain nombre de professions seront plus particulièrement demandées, notamment dans le domaine de la digitalisation. Je pense, en premier lieu, aux informaticiens. Toutefois, la part de ces spécialistes ne devrait pas non plus exploser : la conception d’un programme informatique, même si ce dernier est finalement utilisé par des centaines de millions de personnes, ne mobilise qu’une dizaine d’ingénieurs.

Vladimir Guimpelson. Photo : hse.ru

Certes, ces informaticiens seront au cœur de la numérisation de l’économie et du développement de l’e-commerce, de l’éducation en ligne, etc., mais ils ne remplaceront pas les vendeurs et les enseignants, dont nous aurons a priori toujours besoin. Je dirais que la demande en professionnels « classiques » ne baissera pas ; en revanche, ces professions devront s’adapter aux nouvelles conditions de leur exercice.

Dans quelle mesure les deux mois de télétravail influeront-ils sur l’organisation des entreprises ?

V. G. : Le télétravail est loin de faire l’unanimité. Sur les réseaux sociaux, beaucoup d’entrepreneurs font état d’une perte d’efficacité, notamment à cause d’un manque de suivi des projets et de difficultés à interagir avec les collaborateurs.

Il ne faut pas oublier que ce type d’organisation du travail est très dépendant des conditions de vie des uns et des autres. Certains ont une famille nombreuse avec des enfants en bas âge ; d’autres n’ont pas de pièce où s’isoler pour travailler ou téléphoner calmement. Pour un nombre non négligeable d’employés, le télétravail est un véritable cauchemar dont ils veulent sortir au plus vite. La disparition de la frontière entre vie privée et professionnelle n’est pas une situation normale. Elle dégrade les conditions de travail aussi bien que les relations au sein de la famille.

Le facteur humain doit également être pris en compte : l’homme est un animal social, il a besoin de parler, d’échanger avec ses pairs, de les côtoyer. Appliqué au monde professionnel, le respect ou non de cette exigence de sociabilité influe sur l’efficacité. En d’autres termes, ce qu’un employeur économise en loyer et en dépenses de fonctionnement, il le paie en perte de qualité du travail effectué.

« L’État est presque obligé d’augmenter les salaires des personnels soignants. »

Enfin, une grande partie des effectifs d’une entreprise sont affectés au contrôle – juridique, fiscal, sanitaire – de l’activité et des conditions de travail. À moins de changer la législation, beaucoup de juristes, comptables et responsables des ressources humaines ne peuvent travailler en permanence à distance.

Selon un sondage de l’École des hautes études en sciences économiques (EHESE), seul 1 % des Russes souhaite travailler à distance. Au contraire, le ministère du Travail affirme que la majorité des 10 % d’actifs passés au télétravail à la faveur du confinement souhaitent poursuivre l’expérience…

V. G. : N’oublions pas qu’un certain nombre de personnes travaillaient déjà chez elles avant l’épidémie : les écrivains, beaucoup de journalistes et de chercheurs en sciences humaines, les informaticiens, les prestataires de service indépendants… Selon une étude de l’Organisation internationale du travail, c’était le cas de 20 % de la population active de l’Union européenne avant la pandémie.

File d’attente au centre pour l’emploi de la ville de Vladimir, en avril 2020. Photo : kuban.kp

La situation est plus difficile à évaluer pour la Russie, où l’on ne dispose pas de statistiques sur le sujet. Je reste néanmoins persuadé que la part de ceux qui feront le choix du télétravail sera relativement faible. Les gens sont fatigués de travailler à distance.

À quels changements peut-on s’attendre pour les employeurs, les employés et les chômeurs ?

V. G. : Parmi les entrepreneurs qui vont faire faillite, beaucoup seront découragés et auront des réticences à monter une nouvelle affaire (en admettant, d’ailleurs, qu’ils en aient les moyens financiers). En plus de la perte de capital, c’est une raison de la probable atonie du marché du travail au cours des prochains mois.

Cela aura bien évidemment une conséquence directe sur les demandeurs d’emploi, qui seront moins enclins à chercher un poste qui réponde à leurs souhaits : en Russie, on vit difficilement avec les allocations chômage (moins de 150 euros par mois) ; pour beaucoup, il s’agira d’abord de trouver un travail, quel qu’il soit.

Enfin, le chômage élevé entraînera une baisse des salaires. C’est un phénomène que l’on observe à chaque crise – et la Russie est loin de faire exception sur ce point.

Certains professionnels peuvent-ils espérer une hausse de leurs revenus ?

V. G. : Au regard de la période que nous venons de traverser, il serait étonnant que l’État ne décide pas d’augmenter significativement les salaires des personnels soignants. Il y est presque obligé…

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