La cryptomonnaie de Telegram chassée des États-Unis

Pavel Dourov, le fondateur de la messagerie cryptée Telegram, a officiellement fermé le réseau TON (Telegram Open Network), qui aurait dû permettre aux quelque 400 millions d’utilisateurs de l’application d’échanger biens et services au moyen d’une cryptomonnaie, le Gram.

À l’issue d’une bataille judiciaire de huit mois, Pavel Dourov a été contraint par la Cour fédérale du district de Manhattan de rembourser 1,7 milliard de dollars levés auprès de 171 investisseurs (dont 33 américains) lors de la prévente des jetons de Gram. Le tribunal a estimé que ce mode de financement s’apparentait à une émission de titres boursiers nécessitant un enregistrement auprès de l’organisme américain de régulation des marchés (SEC) – une obligation à laquelle l’entrepreneur russe avait cru pouvoir se soustraire.

L’argument de la défense, faisant valoir que la décision de la Cour ne devait pas s’appliquer aux investisseurs non américains — détenteurs de 70 % des fonds —, a été rejeté, les juges soulignant que rien n’aurait empêché l’achat de cryptomonnaie par des citoyens américains.

Создатель Telegram Павел Дуров прокомментировал штраф на 800 тыс ...
Pavel Dourov. Photo : RIA Novosti

Pavel Dourov a aussitôt dénoncé cette décision comme un cas flagrant des prétentions à l’extraterritorialité du droit américain : « Que dirait-on si les États-Unis interdisaient le café et ordonnaient à l’Italie de fermer ses débits de boisson au motif que des touristes américains pourraient y consommer un produit interdit chez eux ? », écrit-il dans une lettre parue le 12 mai sur le site The Bell.

Révolutionnaire ou spéculateur ?

Pour les partisans du Gram, la justice américaine chercherait à protéger le dollar de l’émergence d’une cryptomonnaie tout public, utilisable pour réaliser des échanges commerciaux entre particuliers du monde entier. « Le camouflet qu’a subi Dourov montre que les États-Unis ont conscience du danger », affirme l’informaticien russe Denis Soubotine sur son blog.

« Si n’importe quelle start-up peut mettre au point une cryptomonnaie puis l’intégrer à une messagerie réunissant des centaines de millions d’utilisateurs, cela pourrait compromettre le statut privilégié des monnaies numériques de banques centrales », ajoute l’investisseur californien Steven Waterhouse.

La moitié des fonds levés aurait été allouée au développement de la messagerie.

Des suppositions que balaie le journaliste Sergueï Goloubitski, spécialiste des échanges financiers sur Internet. « Il existe des centaines de cryptomonnaies et de blockchains (Bitcoin, Ethereum, Monero, Zcash, Dash) qui, à la différence du Gram, représentent une vraie menace pour le système financier actuel, mais qui n’ont aucun problème avec la justice américaine », écrit-il dans Novaïa Gazeta.

Pour lui, la différence de traitement s’explique simplement : « D’un côté, il y a des blockchains réellement décentralisées, publiques, transparentes, politiquement neutres et échappant à toute forme de contrôle institutionnel. De l’autre, on trouve des spéculateurs qui prétendent révolutionner le secteur en recourant à des finesses juridiques comme les accords SAFT (Simple Agreement for Future Tokens, le système adopté par Pavel Dourov pour financer le Gram), avant d’investir l’argent collecté dans d’autres projets. »

Messagerie à crédit

De fait, seuls 44 % des 1,7 milliard de dollars levés par Pavel Dourov en janvier 2018 ont servi à la création de tokens. La plus grande part (52 %) aurait été destinée au développement des infrastructures de stockage et de transmission des informations (blockchain), ainsi que de la messagerie dont le nombre d’abonnés a entre-temps doublé. Fin avril, 476 millions de dollars avaient déjà été dépensés, selon les chiffres communiqués par le fondateur de Telegram. Comment, dès lors, rembourser les investisseurs après l’abandon du projet TON/Gram ?

Icône de Pavel Dourov brandie lors d’un rassemblement annuel de jeunes artistes à Saint-Pétersbourg, le 1er mai 2018. Photo : TASS

Ceux-ci se sont vu proposer l’alternative suivante : récupérer tout de suite 72 % de leur argent, ou accorder un crédit à maturité d’un an pour toucher 110 % de leur mise de départ. En cas de défaut, ce crédit serait remboursable par la cession d’actions de Telegram.

Toutefois, Telegram ne dispose pas à l’heure actuelle de système de monétisation et ne génère pas de bénéfices. Autrement dit, pour Sergueï Goloubitski, à moins d’une révolution du modèle économique de l’application, les créanciers de Dourov seront probablement « remboursés » en actions. Le journaliste est d’ailleurs sceptique quant à la valeur de ces actifs :

« Telegram pourrait bientôt devenir un acteur systémique de l’économie russe, voire une plateforme loyale aux autorités. »

« Les estimations de la valeur de Telegram qui circulent actuellement dans la presse — entre 4 et 10 milliards de dollars — sont des extrapolations faites à partir du précédent de la vente de WhatsApp à Facebook, écrit-il. Si les investisseurs américains décident d’intenter un procès à Dourov, le prix des actions de Telegram chutera, et les recettes de leur vente pourraient ne pas suffire à rembourser les créanciers. »

Les investisseurs russes — au nombre desquels figurent les milliardaires Roman Abramovitch, Mikhaïl Goutseriev, ou encore David Iakobachvili — n’ont pas encore communiqué leurs intentions. Sergueï Solonine, fondateur du service de paiement en ligne Qiwi, a en revanche indiqué qu’il accorderait un crédit à l’entrepreneur : « Dourov a une bonne équipe, confie-t-il à TASS. J’espère qu’ils trouveront une solution. »

De son côté, le député Anton Gorelkine (Russie Unie) ironise sur la possibilité de voir la messagerie cryptée tomber entre les mains d’oligarques russes. « Mes amis progressistes se moquaient de moi lorsque j’affirmais que Telegram pourrait devenir un acteur systémique de l’économie russe, voire une plateforme loyale aux autorités. Et pourtant, ça en prend le chemin, écrit-il sur Telegram. Je n’exclus pas de voir apparaître, au printemps 2021, une version prorusse de l’application – qui dès lors ne serait plus bloquée dans le pays. » Pour mémoire, la messagerie est officiellement bloquée en Russie depuis 2018.

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