Force de la Sibérie 2 : Moscou accentue son tournant vers l’Asie

Après l’inauguration en grande pompe, le 2 décembre dernier, du gazoduc Force de la Sibérie entre la Russie et la Chine, voici qu’une seconde liaison, plus ambitieuse encore, est à l’étude. Au cours d’une réunion, le 27 mars, entre le patron de Gazprom Alexeï Miller et Vladimir Poutine, ce dernier a donné instruction de procéder à la phase dite de pré-investissement du projet de gazoduc Force de la Sibérie 2.

Conforté par la crise ukrainienne de 2014 et les sanctions occidentales prises à cette occasion, le pivot énergétique russe vers l’est (plus spécifiquement vers la Chine) tient surtout d’une lente évolution de la politique étrangère de Moscou. En 2012, dans sa traditionnelle adresse aux parlementaires de la Douma, le président de la Fédération de Russie déclarait déjà que « le principal vecteur de la croissance de la Russie au XXIe siècle sera son développement vers l’Asie ». Deux ans plus tard, alors que les perspectives politiques et économiques en Europe semblaient bouchées en raison des sanctions occidentales, la Russie signait avec la Chine un contrat estimé à 400 milliards de dollars sur trois décennies pour la construction et l’exploitation du gazoduc Force de la Sibérie reliant la République de Sakha à la Chine orientale. Pour Georg Zachmann, analyste au centre de réflexion Bruegel, « la décision d’investir dans le pipeline Force de la Sibérie a bien sûr été prise dans le courant de la crise de 2014 mais elle s’inscrit dans une volonté plus ancienne de tirer parti de la croissance rapide du voisin chinois. Disons que tôt ou tard, crise ukrainienne ou non, la question d’une nouvelle connexion gazière avec la Chine se serait posée ». Gazprom prenait alors le parti de la diversification de ses exportations face à un partenaire européen majeur mais inconstant, peu fiable au regard de sa politique de sanctions et de sa volonté affichée de transition énergétique.

Vladimir Poutine, le vice-Premier ministre Dmitri Kozak (à gauche) et le ministre de l’Énergie, Alexandre Novak (à droite), inaugurent en visioconférence le gazoduc Force de la Sibérie, le 2 décembre 2019. Photo : Kremlin.ru

Un tracé inattendu

Le marché chinois est, quant à lui, très prometteur. Selon les dernières estimations de l’agence américaine Standard & Poor’s, la demande chinoise en gaz naturel devrait augmenter de 82 % d’ici à 2030 en raison de l’urbanisation rapide du pays et de son abandon du charbon. Par ailleurs, la guerre commerciale que le Président Trump a déclarée à la Chine a eu pour effet de tarir les importations chinoises en gaz naturel liquéfié (GNL) américain, et d’inciter Pékin à multiplier les sources d’approvisionnement. « La Chine accroît ses importations de gaz russe mais elle reste attentive à ne pas tomber dans une dépendance d’un degré comparable à celui des pays d’Europe orientale, souligne M. Zachmann. À cet égard, la Chine veille à ce que ses infrastructures de transport de l’énergie soient suffisamment denses et interconnectées pour qu’aucune région ne dépende exclusivement d’un fournisseur étranger. »

Pour la Russie, ce serait l’opportunité de mettre un pied de plus en Mongolie et de renforcer son emprise sur l’espace centre-asiatique.

Le projet Force de la Sibérie 2 doit encore franchir le cap de l’étude de faisabilité avant d’aborder la phase de négociation des prix. Son tracé, cependant, a déjà été arrêté et contrairement à la plupart des pronostics (qui tablaient sur un franchissement de la frontière chinoise via la république de l’Altaï), il reliera les gisements géants de la péninsule de Iamal en traversant la Mongolie pour aboutir directement au cœur d’une des régions les plus énergivores et les plus peuplées de Chine, à seulement 520 kilomètres de Pékin. Ce tracé réduit considérablement les coûts projetés et devrait permettre à Gazprom de négocier sur la base de prix compétitifs avec la China National Petroleum Corporation (CNPC).

Une triple stratégie : sécuritaire, énergétique et institutionnelle

Ce n’est pas la première fois qu’un projet de gazoduc russo-chinois passant par la Mongolie est évoqué. Au milieu des années 1990, le Kremlin envisageait la construction d’un pipeline entre les gisements de Kovykta en Sibérie orientale et la Chine, qui passerait lui aussi par le territoire mongol. Une étude de faisabilité avait été effectuée en 2003 et, bien que ses conclusions aient été satisfaisantes, Pékin avait reculé de crainte que ce tracé ne fasse dépendre sa sécurité énergétique du bon vouloir d’Oulan-Bator. Ces considérations n’ont plus cours aujourd’hui, ce qui montre à quel point la Chine est sûre de son influence régionale et pressée par le contexte mondial – et un possible renforcement des sanctions américaines après la crise du coronavirus – de sécuriser de nouvelles voies d’importation.

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Construction du premier tronçon du gazoduc Force de la Sibérie en Iakoutie, le 1er septembre 2014. Photo : Kremlin.ru

Pour la Russie, ce serait l’opportunité de mettre un pied de plus en Mongolie et, par là même, de renforcer son emprise sur l’espace centre-asiatique. Moscou a d’ores et déjà annoncé qu’un fonds d’investissement d’un milliard et demi de dollars serait créé pour financer des infrastructures en Mongolie, à un moment où le commerce entre les deux pays augmente à une cadence effrénée (+40 % en 2018). Comme le rappelle Leonid Goussev, spécialiste des politiques énergétiques à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO), la Russie poursuit en Asie centrale et en Mongolie « une triple stratégie de coopération sécuritaire, énergétique et institutionnelle au sein, par exemple, de l’Union économique eurasiatique ». Moscou s’entoure, comme à l’époque soviétique, d’un glacis de petits États qui lui sont favorables. C’est là une condition de sa survie dans un contexte de relations toujours plus étroites et asymétriques avec la Chine.

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