Crise économique : le clan des patriotes prié de se taire

Il y a quelques semaines, un dirigeant de l’Union économique eurasiatique et ancien conseiller de Vladimir Poutine, Sergueï Glaziev, a été vivement recadré par la présidente de la Banque centrale, Elvira Nabioullina, sans que le Kremlin réagisse. Un signe manifeste de l’ancrage libéral de la Russie sur le plan économique.

En mars dernier, l’effondrement des cours du pétrole provoque celui du rouble. Un mois plus tard, Sergueï Glaziev, ministre de l’Intégration et de la Macroéconomie de la Commission économique eurasiatique (l’organe exécutif de l’Union économique eurasiatique, UEE, qui rassemble l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Russie), transmet à Moscou un rapport appelant à « prendre des mesures contre les spéculateurs, qui profitent de la volatilité des cours pétroliers pour manipuler celui du rouble ». Concrètement, il propose l’adoption d’une taxe sur les opérations de change afin de limiter la fuite des capitaux à l’étranger. 

La présidente de la Banque centrale de Russie, Elvira Nabioullina, dénonce aussitôt « l’inexactitude des informations contenues dans le rapport, inacceptable dans un contexte de volatilité extrême des marchés et susceptible de jeter le discrédit sur les mesures prises conjointement par les autorités [politiques russes] et par le régulateur ». 

La carrière de Sergueï Glaziev permet de mesurer l’évolution et l’influence réelle des courants les plus dirigistes au Kremlin. .

La Banque centrale adresse ensuite à la Commission économique eurasiatique une requête officielle la priant d’« examiner la question d’une optimisation de la communication » du ministre. En termes moins diplomatiques, Mme Nabioullina a demandé à M. Glaziev de s’occuper de ce qui le regardait… 

Cette passe d’armes entre deux hauts fonctionnaires de camps opposés – plutôt libéral côté Nabioullina, résolument conservateur pour Glaziev – et le camouflet public reçu par un ministre de l’UEE (une alliance portée sur les fonts baptismaux par Vladimir Poutine) en disent long sur les rapports de force actuels au sein du pouvoir et la nature du système politique russe. La carrière de Sergueï Glaziev permet d’ailleurs de mesurer l’évolution et l’influence réelle des courants les plus dirigistes au Kremlin. 

Libéral, nationaliste, communiste 

Serguei Glaziev naît en 1961 à Zaporojié, en Ukraine. Diplômé des prestigieuses facultés de mathématiques et d’économie de l’Université d’État de Moscou, il fait partie, à la fin des années 1980, du cercle des jeunes économistes réformateurs aux côtés des figures de la politique russe de demain : Anatoli Tchoubaïs (futur vice-Premier ministre), Egor Gaïdar (futur ministre de l’Économie et des Finances), Piotr Aven (futur ministre du Commerce extérieur), Alexeï Koudrine (président de la Cour des comptes depuis 2018). En 1992-1993, il est ministre du Commerce extérieur du gouvernement de Viktor Tchernomyrdine. 

De gauche à droite : Alexandre Chokhine, Piotr Aven, Konstantin Kagalovski, Alexeï Oulioukaïev, Anatoli Tchoubaïs, Vladimir Machits, Sergueï Glaziev, à Alpbach (Autriche), en septembre 1991. Photo : mediamera.ru

En 1994, il est élu député de la Douma d’État sur la liste du Parti démocrate de Russie. Initialement favorable aux réformes, il devient de plus en plus sceptique envers la politique menée par le gouvernement et se rapproche du général Alexandre Lebed. Cet homme dur, à la tête d’un mouvement conservateur à tendance nationaliste, le Congrès des communautés russes (KRO), se présente à la présidence de 1996 puis se rallie à Boris Eltsine. Sergueï Glaziev échoue à se faire réélire à la Douma sous l’étiquette du KRO et ne réintègre le parlement qu’en 2000, cette fois sous la bannière du Parti communiste – dont il n’a toutefois pas officiellement la carte.

Entre seconde guerre de Tchétchénie et difficultés économiques, le tournant du siècle est une période compliquée pour les Russes. Certains ont la nostalgie de l’Union soviétique, quand d’autres voient dans le nationalisme la solution à tous les problèmes. Sergueï Glaziev et ses anciens compagnons du KRO (dont son fondateur, Dmitri Rogozine, l’actuel patron de l’Agence spatiale Roscosmos), tentent de surfer sur cette vague en créant le parti Rodina (« Patrie »), doté d’un programme nationaliste modéré. Rodina obtient 37 sièges (sur 450) aux législatives de 2003 et devient la troisième force parlementaire du pays. 

Des postes prestigieux, des financements, l’accès aux grands médias, en l’échange d’un renoncement à tout rôle dans la gestion du pays.

Ce succès entretient l’ambition de Sergueï Glaziev à un an de la présidentielle. Sa candidature irrite toutefois le Kremlin qui tolère le parti, capable de maintenir les nationalistes sous contrôle, mais ne souhaite pas voir l’émergence d’un concurrent sérieux sur sa droite. Sergueï Glaziev refuse de se retirer en échange d’un poste de prestige et réalise, avec 4,1 % des suffrages, le troisième score de la présidentielle derrière Vladimir Poutine et Nikolaï Kharitonov (Parti communiste).

Conseiller du Kremlin 

La seconde moitié des années 2000 voit la Russie prendre ses distances avec l’Ouest. En 2007, dans son « discours de Munich », Vladimir Poutine décrète la fin du monde unipolaire. L’époque est aux frictions répétées avec les États-Unis et l’Union européenne. Le Kremlin recrute alors, dans le camp conservateur, des relais d’opinion tels que Sergueï Glaziev et Dmitri Rogozine, qui multiplient les provocations à l’encontre des « prétendus partenaires occidentaux » sur les plateaux de télévision.

Nommé conseiller du président en 2012, Sergueï Glaziev est également membre du club d’Izborsk, un think tank fondé par l’écrivain Alexandre Prokhanov, dont les idées puisent dans le stalinisme aussi bien que dans le tsarisme. Toutefois, si les membres du club ont l’oreille du pouvoir quand ils font parler leur nostalgie de l’URSS et leur militarisme assumé, leurs propositions économiques sont superbement ignorées. En la matière, la parole est donnée au camp libéral adverse, à des personnalités comme Elvira Nabioullina ou Alexeï Koudrine. 

Sergueï Glaziev et Vladimir Poutine au Conseil économique eurasiatique suprême, à Minsk (Biélorussie), le 10 octobre 2014. Photo : TASS

D’une certaine manière, Sergueï Glaziev compte parmi ces conseillers présidentiels dont les conseils ne sont jamais suivis. Cela fait d’ailleurs partie du contrat tacite passé entre le Kremlin et le clan des « patriotes » : des postes prestigieux, des financements, l’accès aux grands médias nationaux, en l’échange d’un renoncement à toute interférence dans la gestion du pays.

Au demeurant, l’ancien candidat à l’élection présidentielle ne se laisse pas enfermer dans ce rôle de faire-valoir et ne manque aucune occasion de critiquer publiquement les « libéraux au pouvoir ». Il exige pêle-mêle le contrôle total de l’État sur l’économie, l’instauration d’un cours fixe du rouble et se prononce pour la dédollarisation des échanges commerciaux. Son attitude pendant la crise du Donbass est d’ailleurs significative du malentendu entre le Kremlin et lui. 

Le malentendu 

Après le déclenchement du conflit armé dans l’est de l’Ukraine, en 2014, le Kremlin se mêle de très près aux affaires des républiques populaires autoproclamées de Donetsk (RPD) et de Lougansk (RPL). Vladislav Sourkov, autre conseiller de Vladimir Poutine, devient le superviseur politique de la RPD, tandis que Sergueï Glaziev est en charge de l’économie.

En temps d’épidémie, le pouvoir n’a pas l’intention de tolérer la moindre chamaillerie partisane – même couverte du vernis patriotique

Le premier comprend immédiatement son rôle : maintenir le Donbass sous influence russe afin de faire pression sur l’Ukraine, mais sans favoriser l’indépendance politique de la région. Son collègue, au contraire, se méprend sur les finalités de sa tâche et propose un plan incluant la création d’une monnaie en RPD et l’évolution progressive de la « république » vers un État indépendant. Finalement écarté, il poursuit sa campagne anti-ukrainienne dans les médias. En 2019, il publie dans le journal d’Alexandre Prokhanov Zavtra (« Demain ») un article intitulé « Occupation », dénonçant le but ultime de l’Ukraine et de ses « parrains » américains : installer sur les terres exsangues de la RPD des juifs venus d’Israël et des chrétiens fuyant « l’islamisation de l’Europe ». Face au scandale qui en résulte, Sergueï Glaziev tente de minimiser ses propos, « déformés sciemment par les médias libéraux ». Quelques mois plus tard, un décret présidentiel met fin à ses fonctions au Kremlin (Vladislav Sourkov lui emboîtera bientôt le pas). Il est alors nommé à la Commission économique eurasiatique – ce que d’aucuns qualifieraient de sinécure… 

Si Sergueï Glaziev n’en demeure pas moins un intarissable critique de la politique économique « libérale » de la Russie et de la Banque centrale, le vent a décidément tourné.

Le silence du Kremlin sur la passe d’armes entre l’ancien conseiller et la présidente de l’institution financière signifie au moins deux choses : d’une part, qu’en temps d’épidémie, le pouvoir n’a pas l’intention de tolérer la moindre chamaillerie partisane – même couverte du vernis patriotique ; d’autre part, qu’en matière d’économie, la parole d’une libérale comme Mme Nabioullina pèse infiniment plus que celle d’un conservateur, quels que soient ses états de service auprès du président.

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