Covid-19 : l’armée russe pas épargnée

Officiellement, les forces armées sont parfaitement prêtes à faire face à l’épidémie de Covid-19 en Russie. En attendant, avec plus de 3 300 cas de contamination à ce jour, elles sont un des principaux foyers de contamination du pays…

Dans son rapport du 17 avril, le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, procède à une revue d’effectifs : « L’armée a formé soixante-cinq brigades d’infirmiers réanimateurs, dont vingt sont déjà en poste dans les hôpitaux moscovites. Sept hôpitaux mobiles de cent lits chacun et trois groupes de médecins spécialisés sont prêts à être déployés. Le navire-hôpital Irtych, qui mouille dans le port de Vladivostok, dispose de 450 lits ; dix-sept brigades de réaction rapide et quatre laboratoires de campagne sont mobilisés pour le dépistage du coronavirus », indique-t-il.

Le navire-hôpital Irtych, à Vladivostok, le 13 avril 2020. Photo : Yuri Smityuk / TASS

En outre, le ministre confirme que la construction de seize hôpitaux de 1 600 lits chacun, sera bientôt achevée dans quinze régions du pays, et assure pouvoir les compléter, en cas de nécessité, par six centres spécialisés dans le traitement des maladies infectieuses – deux dans les régions de Nijni Novgorod et de Riazan chacune, un dans celle de Tcheliabinsk et un dans le territoire du Primorié –, soit 900 lits supplémentaires. Au 15 mai, l’armée sera en mesure d’accueillir 7 500 malades dans l’ensemble du pays et aura mobilisé 5 200 médecins militaires, conclut Sergueï Choïgou.

Incubateur

Ces chiffres laissent toutefois perplexe au regard du rythme de propagation de l’épidémie : 10 000 nouveaux cas sont annoncés chaque jour en Russie (même si tous ne nécessitent pas une hospitalisation d’urgence). Même constat pour les masques : un rapport du ministère de la Défense, cité par le quotidien Kommersant, faisait état, en avril, d’un stock de deux millions de masques de protection. Or le pays en utilise environ 15 millions par jour…

En outre, les soignants et les équipements mentionnés sont majoritairement destinés à l’armée elle-même. Selon les chiffres de l’état-major, l’armée recenserait 150 nouveaux cas de contagion par jour – soit une progression deux fois plus rapide, proportionnellement, qu’au sein du reste de la population russe. Ce constat n’a rien d’étonnant, étant donné la promiscuité qui caractérise la vie des casernes. Depuis le début de l’épidémie, les autorités militaires ont également pris un certain nombre de décisions étonnantes.

Les conscrits rejoindront les casernes dans des moyens de transport « spécialement affectés et soigneusement désinfectés ».

Quand toutes les écoles et universités du pays sont passées à l’enseignement à distance à la fin de mars, Sergueï Choïgou a décidé de cantonner les élèves-officiers dans leurs académies. Les effets s’en sont rapidement fait sentir : sur les 1 384 cas de contamination recensés le 4 mai dans l’armée, 1 274 étaient des cadets et des aspirants, qui ne représentent que 5 % des effectifs… Dans les académies militaires russes, un élève sur trente est malade.

En faisant brusquement machine arrière un mois plus tard et en renvoyant tous les élèves-officiers dans leurs foyers avant les fêtes de mai, le ministère de la Défense risque également d’avoir lâché dans le pays un grand nombre de jeunes gens porteurs du virus et susceptibles de le propager.

Les conscrits attendus

Dans le même temps, l’état-major semble vouloir maintenir coûte que coûte l’appel sous les drapeaux du printemps (la conscription se fait en deux temps, au printemps puis à l’automne). À la mi-mai, près d’un million de jeunes gens sont ainsi censés se présenter dans les bureaux de recrutement du pays (seuls 135 000 d’entre eux seront retenus). L’état-major assure toutefois que tout se passera dans le strict respect des mesures de précaution et de la distanciation sociale…

Les appels à la raison des responsables civils – à l’image, récemment, du gouverneur de la région de Pskov, Mikhaïl Vedernikov –, demandant un report de cet appel, qui risque de transformer tous les bureaux de recrutement en foyers de contagion et mobilisera des médecins militaires dont les hôpitaux civils auraient tant besoin, sont ignorés. Le ministère de la Défense se veut rassurant et met en avant le dépistage automatique du Covid-19 parmi les conscrits, qui rejoindront les casernes dans des moyens de transport « spécialement affectés et soigneusement désinfectés ».

Commission médicale militaire au bureau de recrutement de Tchertanovo, dans le sud de Moscou, le 25 mars 2020. Photo : RIA Novosti

On a du mal à comprendre pourquoi le maintien de l’appel semble être devenu une question aussi essentielle, alors que la pandémie actuelle rend une attaque ennemie aussi improbable que le lancement soudain d’une campagne militaire de la Russie. À ce jour, selon les données officielles, l’armée compte 395 000 soldats de métier et 135 000 conscrits de l’automne dernier. Si ces derniers rentrent chez eux et que l’appel du printemps est reporté, les rangs ne seront amputés que de 20 % de leurs effectifs, selon les experts. Pour mémoire, indiquait récemment le général Evgueni Bourdinski, de la Direction du recrutement à l’état-major, en 2012, 30 % des postes n’étaient pas pourvus pour diverses raisons, et aucune catastrophe n’est survenue.

Autre choix peu compréhensible : la poursuite, dans les circonscriptions militaires, de tous les exercices et entraînements de troupes, et pas seulement ceux impliquant les détachements spécialisés dans la lutte contre les « risques NRBC » (nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques). Selon l’état-major, des dizaines de milliers de soldats et officiers participeraient à ces manœuvres qui, selon toute vraisemblance, ne respectent pas les mesures de distanciation sociale…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *