Alcool : une consommation de crise

Ces dernières semaines, le confinement de la population a initié un changement dans la consommation d’alcool en Russie (plus de bière et de vodka, un peu moins de vin) que la crise économique et la baisse du pouvoir d’achat devraient confirmer.

Cette évolution de la consommation a été observée dès la fin du mois de mars et l’instauration du confinement en Russie. Entre le 30 mars et le 5 avril, les ventes de vin mousseux n’ont augmenté que d’1 % contre 5 % la semaine précédente (marquée par un passage massif des employés en télétravail), tandis que la demande en vodka s’est renforcée, (+31 % puis +34 %, selon le cabinet d’audit Nielsen). La bière, quant à elle, a enregistré la hausse la plus importante : +25 % au début d’avril, contre 14 % la dernière semaine de mars.

La progression s’est maintenue jusqu’à la fin du mois : selon l’Union nationale de protection des droits des consommateurs, les Russes ont consommé 5,2 % de boissons alcoolisées de plus en avril 2020 qu’en avril 2019 (+9,6 % pour la vodka, +9 % pour le vin, +1 % pour la bière).

Interdictions locales

Dès les premiers jours du confinement, inquiet d’une hausse possible de l’alcoolisme, Soultan Khamzaïev, membre de la Chambre civique et chef du projet Russie sobre, a proposé au Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, de limiter temporairement, voire d’interdire, la vente d’alcool. Si les autorités fédérales ont immédiatement refusé d’adopter des mesures aussi draconiennes, l’idée a fait son chemin dans un certain nombre de régions.

« Beaucoup de Russes ont d’abord considéré le confinement comme une période de congés. »

Dans celle de Samara, par exemple, le député Alexandre Mileïev a demandé une interdiction temporaire de la vente d’alcool, motivée par la hausse des délits commis en état d’ivresse enregistrée lors de la première semaine de confinement. En vain.

Plus au nord, le gouverneur de la Carélie, Arthur Parfentchikov, a interdit la vente de spiritueux avant dix heures et après seize heures. Même type de mesure en Khakassie, où les habitants ont jusqu’à quinze heures pour effectuer leurs achats. D’autres régions ont par ailleurs interdit la vente de bière, de cidre, de poiré et d’hydromel artisanaux.

Un magasin de Tchita (Transbaïkalie) ferme son rayon alcools, le 3 avril 2020.
Photo : Evgeny Epanchintsev / RIA Novosti

En réaction, un collectif de professionnels – composé notamment de brasseurs – a porté plainte auprès du Service fédéral anti-monopole (FAS), pointant du doigt « une manière détournée » d’empêcher les petits commerces d’ouvrir et de subsister pendant l’épidémie.

L’argument a porté : le FAS a conclu à une pratique contraire au libre commerce et souligné le risque de voir prospérer le trafic d’alcool frelaté. Sensible également à la probable baisse des recettes fiscales, le ministère de l’Industrie et du Commerce a soutenu cette position, soulignant que la réduction des horaires favorisait en outre les files d’attente (et la propagation du virus) dans les points de vente.

« La baisse de la consommation d’alcool observée depuis une décennie se poursuivra après l’épidémie. »

Les régions ont néanmoins fait la sourde oreille et, à la fin du mois d’avril, certaines ont été jusqu’à prohiber la vente d’alcool pendant la période des ponts de mai (du 1er au 5 et du 9 au 11). Dans le territoire de Perm, une infraction commise par une entreprise était passible d’une amende de 40 000 roubles (500 euros). 

Réduction des dépenses

« L’envol de la consommation d’alcool observé en avril s’explique par le fait que beaucoup de Russes ont d’abord considéré le confinement comme une période de congés », analyse Dmitri Guelemourzine, directeur de la holding agricole Goldman Group, pour qui la baisse du pouvoir d’achat et la hausse du chômage (plus d’un million et demi de personnes pourraient perdre leur emploi dans les semaines qui viennent, selon le ministère du Travail) devraient déplacer la demande vers les boissons les moins chères.

Le samogon – tord-boyaux fait maison – devrait lui aussi gagner en popularité. « Le même phénomène s’est déjà produit pendant la crise des années 1990, souligne le directeur de Goldman Group. Ce n’est pas un hasard si, en mars, les ventes d’alambics ont explosé. »

Samogon»: comment les Russes produisent de l'alcool maison ...
Saisie d’une fabrique artisanale de Samogon dans la région de Krasnodar, en 1987.
Photo : Vladimir Velengurin / TASS

Ces prévisions sont corroborées par une étude menée en avril par Romir, selon laquelle 28 % des Russes prévoient de réduire leurs dépenses d’alcool lors des six prochains mois. Toutefois, réduction des dépenses ne signifie pas abstention ou consommation exclusive de la production maison, comme le fait remarquer Alexeï Antonov, analyste pour le groupe d’investissement ALOR, qui table sur une croissance printanière du marché de 15-17 % en volume et de 20-25 % en valeur par rapport à 2019. « Même en difficulté financière, tous les consommateurs ne sont pas prêts à boire n’importe quoi », assure-t-il.

Baisse générale

Tous les spécialistes en conviennent, le phénomène observé est somme toute mineur et essentiellement conjoncturel. « La baisse de la consommation d’alcool observée depuis une décennie – 9,3 litres par personne en 2019, contre 15,7 litres en 2010 – se poursuivra après l’épidémie », affirme Agvan Mikaelian, analyste du cabinet d’audit FinExpertiza.

De nouvelles mesures pourraient accentuer cette tendance. La vente d’alcool est désormais interdite dans les établissements de moins de vingt mètres carrés situés dans des immeubles résidentiels. Par ailleurs, à partir du 1er juillet, les bouteilles de 250 ml et de 375 ml de vodka , prisées pour la consommation discrète dans les parcs et les jardins, disparaîtront progressivement des rayons des magasins avant leur interdiction complète à partir de 2021. 

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