80 ans de la naissance de Brodski : « Pour les Russes, le poète est un dieu »

À l’occasion des 80 ans de la naissance de Joseph Brodski (1940-1996), prix Nobel de littérature en 1987, la revue Afisha Daily publie une interview de l’écrivain, éditrice et traductrice américaine Ellendea Proffer Teasley, amie du poète et auteur de Mémoires intitulés Brodsky Among Us (« Brodski parmi nous »).

Selon vous, à quel moment Joseph Brodski devient-il un symbole, « plus qu’un poète », pour citer Evgueni Evtouchenko (qui ne l’appréciait guère) ?

Ellendea Proffer Teasley : C’est une question difficile… Je pense que tout part du procès [En 1964, alors qu’il est de plus en plus lu et diffusé sous le manteau, Joseph Brodski est condamné à cinq ans de travaux forcés pour « parasitisme social et fainéantise ». Libéré au bout de dix-huit mois grâce à une campagne de solidarité, il s’exile en 1972, ndt]. Au demeurant, la poétesse Anna Akhmatova l’a très largement conseillé sur la conduite à adopter. Je suis persuadée que sans elle, il se serait comporté différemment. Akhmatova avait le sens de l’histoire de la littérature, le sens du Destin : c’est elle, déjà, pour beaucoup, qui fait émerger Brodski en tant que poète, qui le fait découvrir aux milieux littéraires russes et étrangers (en parlant de lui, notamment, au philosophe Isaiah Berlin, lors d’un séjour à Londres).

« Si les Russes ne sont pas les seuls à aimer la poésie, personne n’adore comme eux les poètes ! »

Pour revenir à votre question, mon mari [ l’éditeur et traducteur américain Carl Proffer, ndt] – qui était un cynique – jugeait que Brodski avait sciemment construit son image. Mais avec le recul, je ne le pense pas. Certes, Joseph avait un côté opportuniste, il savait saisir le bon moment, s’adresser à la bonne personne. Il était intelligent, incroyablement vif, et extrêmement habile dans les relations sociales. Mais enfin, ce n’est pas lui qui a forcé les autorités soviétiques à le condamner au bagne ! Et ensuite, ce sont des gens comme Carl et moi qui avons orchestré un véritable battage médiatique autour de son procès et de son exil : nous nous sommes servis de tous nos contacts, notamment en URSS, parmi les journalistes et les diplomates, pour contraindre les États-Unis à l’accueillir et à lui accorder la citoyenneté américaine… Dans cette histoire, on oublie souvent, aussi, le rôle de la journaliste Frida Vigdorova, exclue du tribunal au bout de quarante-huit heures, mais qui a le temps de prendre en note une bonne partie des débats. C’est son témoignage – qu’elle parvient à faire passer à l’Ouest – qui créée véritablement le symbole Brodski : celui d’un homme ordinaire condamné pour de simples poèmes… Joseph était réellement comme ça, il allait à la confrontation : ils lui ont ordonné de cesser et de se taire, mais lui a continué d’agir et d’écrire. L’image est diablement efficace, mais elle n’a rien d’artificiel. Elle résulte du caractère particulier d’un homme – et du Destin.

Joseph Brodski et Ellendea Proffer à Saint-Pétersbourg, 1970. Photo : Cleveland

Depuis Pouchkine, la Russie semble avoir en permanence besoin de son « poète en chef » : Nekrassov, Blok, Maïakovski, Mandelstam… Brodski aspirait-il à ce statut ?

E. P. T. : En tout cas, il voulait être un poète impérial. Joseph était malheureux de quitter l’URSS, blessé, il disait qu’il aurait simplement voulu être utile à son pays. Au tribunal, il affirmait qu’il « contribuerait à la gloire » de la Russie ! C’est une conception typiquement impérialiste ! Toutefois, l’empire de Brodski n’est pas celui des autorités soviétiques, c’est un empire de l’intelligence et de l’Esprit.

Quant aux Russes… Je suis arrivée à la conclusion que si les Russes ne sont certainement pas les seuls à aimer la poésie, personne n’adore comme eux les poètes ! Ils leur vouent littéralement un culte, comparable seulement, peut-être, à celui que nous, Américains, vouons aux rock stars ! Chez nous, les chanteurs de rock façonnent des générations, leur influence s’enracine chez les jeunes et s’exerce toute la vie durant. En Russie, ce sont les poètes. D’ailleurs, j’ai toujours comparé Brodksi à Bob Dylan !

Le « Dylan russe », ce n’était pas Vladimir Vyssotski ?

E. P. T. : Joseph était jaloux de sa gloire ! Il disait : Vyssotski, c’est du folklore, pas de la poésie… Évidemment, je n’étais pas d’accord, mais je n’étais pas Russe – mon opinion ne comptait pas ! Les Russes ont un besoin vital de poètes. Parfois, je me dis que c’est parce qu’ils manquent de bons journalistes. Le poète devient alors un prophète, c’est à lui qu’il revient de révéler les nouvelles tendances…

« Les Russes ne peuvent pas se passer des poètes, ils les sacralisent. »

En Russie, le poète est une authentique star ! Les Américains ont certes de grands poètes, que nous sommes capables de réciter jusqu’à présent, qui sont toujours vivants en nous, à l’image de T.S. Eliot, William Butler Yeats, Walt Whitman, mais ce n’est pas la même chose…

À propos, Brodski n’a jamais pu comprendre ce que nous trouvions à Whitman, il disait : Ça ne rime pas ! Comme si la rime seule faisait la poésie ! Mais Homère ou les poètes romains ne faisaient pas de rimes…

C’est comme si les Russes, au XXe siècle, avaient totalement ignoré l’évolution de la littérature mondiale. Tout autour de la planète, les poètes ont dit : « Byron, ça suffit ! », et jeté les rimes aux oubliettes. Honnêtement, j’ai encore réessayé récemment – on ne peut plus lire Byron ! Les poètes américains ont choisi de renouveler le genre par d’autres voies. Mais en Russie, ces tendances n’ont pas pris pied – à cause de l’Histoire, mais aussi du fait de la musicalité de la langue russe. Je ne saurais dire si c’est bien ou mal. Personnellement, je préfère laisser le champ ouvert, je n’aime pas les barrières. Et puis, les grands poèmes russes ont une telle puissance – peut-être est-ce lié à cette exigence de rimes ?

Joseph Brodski en 1991. Photo : akhmatova.spb

D’ailleurs, il y a tout de même eu les poètes constructivistes, et Maïakovksi, qui est un immense poète… Quoi qu’il en soit, les Russes ne peuvent pas se passer des poètes, ils les sacralisent. Pour eux, le poète n’est pas un homme comme tout le monde, c’est une sorte de dieu… Entre nous, je suis contre cela.

Vous avez fait découvrir au monde la littérature russe du XXe siècle, de Vvedenski à Nabokov en passant par Dovlatov et Brodski. Certains auteurs sont-ils sous-estimés à l’étranger ?

E. P. T. :  Mandelstam, évidemment ! Et cela me fend le cœur, j’en parle beaucoup autour de moi, c’est un si grand auteur ! Trois de ses livres ont été traduits aux États-Unis, ce n’est pourtant pas rien. Tsvetaeva a été traduite, Akhmatova aussi – souvent, mais mal. Je pense à Khodassevitch, qui n’a jamais été traduit – ce qui ne serait pas une sinécure, je l’admets. Mais surtout, je crois que la traduction ne suffit pas, il faut aussi des critiques capables de faire apprécier les œuvres.

« Tous les moyens sont bons pour donner aux gens l’envie de lire. »

En Russie, la mémoire des écrivains est perpétuée au travers de musées, de monuments… Est-ce une bonne façon de faire vivre l’héritage littéraire ou une vulgarisation réductrice ?

E. P. T. : Mettez la tête de Brodski sur des t-shirs et des mugs, si vous voulez : tout me va ! L’essentiel est que l’on se souvienne que cet homme, ce poète a existé. Multiplier les statues est certes un peu idiot, mais qu’importe ! Ce qui compte, c’est la lecture. Si un musée, un monument ou même une émission de télévision donnent envie de lire, tant mieux ! Tous les moyens sont bons.

Quelle est la dernière œuvre culurelle russe qui vous ait marquée ?

E. P. T. : Leviathan (d’Andreï Zviaguintsev, 2014), sans hésitation ! Je l’ai regardé via Netflix, sur grand écran, mais je regrette de ne pas l’avoir vu au cinéma : je n’ai pas eu le temps, il n’est resté à l’affiche que deux semaines. Je n’en attendais pas grand-chose, je sais que les films russes sont parfois lourds, sombres. Mais dès les premières scènes, j’ai senti que ce serait réellement fantastique. Ces paysages, ces acteurs incroyables, ce scénario ! J’étais ensorcelée. Le sujet est tragique, mais l’art est là, il vous inspire – et c’est déjà énorme. D’habitude, j’oublie les films très rapidement, alors que je ne suis pas près d’oublier Leviathan. C’est ça, l’art.

Leviathan, Andreï Zviaguintsev, 2014. Photo : Pinterest

Dernière question : selon vous, parmi les écrivains russes contemporains, qui pourrait recevoir le prix Nobel ?

E. P. T. : Vladimir Sorokine, peut-être ? Quoique le contenu de ses livres puisse rebuter le jury du Nobel… Lioudmila Oulitskaïa ? Je ne vois pas qui d’autre… D’un autre côté, Nabokov, Joyce ou Proust ne l’ont jamais reçu…

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