Une forteresse économique aux pieds d’argile

Vladislav Inozemtsev est le directeur du Centre de recherches sur les sociétés post-industrielles.

Vladimir Poutine a annoncé un nouveau train de mesures en soutien aux entreprises et aux salariés, frappés de plein fouet par l’épidémie de Covid-19. Pour l’économiste Vladislav Inozemtsev, bien que la Russie se soit préparée, ces dernières années, à affronter une crise économique de grande ampleur, elle pourrait être victime de ses faiblesses structurelles. 

Au sommet de l’État, c’est le branle-bas de combat. Le ministère de l’Économie a élaboré un document de travail, transmis aux ministères de l’Énergie, des Transports, de l’Industrie et du Commerce, afin d’évaluer les capacités de résistance des principales entreprises sectorielles. La Banque centrale a fait de même pour les établissements financiers. 

Une commission gouvernementale a établi une liste de près de 650 entreprises essentielles à l’économie du pays, qui devraient, selon toute vraisemblance, bénéficier en priorité des aides de l’État. Le ministère des Finances, de son côté, planche sur une révision du budget prenant pour référence un baril de pétrole à 20 dollars (soit deux fois moins que pour la précédente loi de finance).

Enfin, les experts indépendants du Centre d’analyse macroéconomique et de prévision à court terme ont rendu un rapport concluant à une récession prolongée jusqu’à la fin de 2021.

La manière dont les uns et les autres analysent la crise pose question. 

Un pays armé pour résister aux chocs extérieurs

Tous dressent un tableau peu réjouissant de la situation. Ils prennent pour hypothèse que l’épidémie de Covid-19 ne faiblira pas avant au mieux la mi-mai, et que l’économie du pays demeurera presque à l’arrêt plus de la moitié du second trimestre. À l’étranger, ils tablent sur une reprise progressive de l’activité vers la fin de juin, d’abord en Chine, puis en Europe et aux États-Unis, ce qui ne devrait pas permettre aux cours du pétrole de se redresser rapidement. 

En cas de déficit, rien n’empêche de recourir aux marchés : la dette publique russe est une des plus faibles au monde.

Dans ces conditions, les analystes gouvernementaux vont jusqu’à envisager, dans le pire des cas, un nouveau dévissage de la monnaie nationale (jusqu’à 89 roubles pour un dollar au cours de l’été, contre 74 actuellement) et une inflation à 5,5 % sur l’année. Pour les experts indépendants, le PIB pourrait reculer de 3,3 % (scénario « dur », le plus probable) voire de 7 % (scénario « catastrophe ».)

Ces prévisions inquiétantes doivent toutefois être tempérées. En réalité, le système économique et financier de la Russie est plutôt bien armé pour résister aux chocs extérieurs. La baisse des cours du pétrole est ainsi partiellement compensée par celle du rouble, permettant au budget fédéral d’éviter de passer dans le rouge même si le prix du baril se situe à 20 dollars. Au demeurant, en cas de déficit, rien n’empêche de recourir aux marchés : à 14 % du PIB (contre 98,8 % en France), la dette publique russe est une des plus faibles au monde. En outre, l’État a toujours la possibilité de puiser dans son fonds de réserve (123,4 milliards de dollars au 1er mars selon le ministère des Finances) constitué avec les excédents tirés de la vente du pétrole (depuis 2017, le budget du pays s’équilibre avec un prix du baril fixé à 40 dollars), mis de côté pour répondre et résister à la survenance de crises.

Un marché de pièces détachées pour automobiles à Piatigorsk, le 29 mars 2020. Photo : Anton Podgajko / RIA Novosti

La balance commerciale devrait également demeurer positive : certes, la hausse de l’euro et du dollar entraîne celle du prix des biens importés, mais la baisse des revenus (-7,5 % en cinq ans avant la crise) en détourne la majorité des consommateurs, et certaines importations pourraient donc se réduire. 

Enfin, il y a peu de chances que l’inflation échappe à tout contrôle : d’une part, ces dernières années, la Russie est devenue auto-suffisante pour un grand nombre de biens de consommation courante ; d’autre part, la baisse du pouvoir d’achat doit servir de garde-fou sur ce point également. Sans oublier que l’État a toujours la possibilité de geler les prix de l’électricité ou du gaz s’il en était besoin. 

Pauvreté et précarité

La véritable inquiétude concerne la situation de la population. La Russie a une économie relativement traditionnelle : l’industrie, le BTP et les transports représentent 38,2 % de la richesse produite, l’agriculture 3,2 % ; le secteur tertiaire se compose essentiellement du commerce (13,9 % du PIB), de la finance (banques et assurances – 4,3 %) et de l’hôtellerie-restauration (1,9 %). La part des salariés pouvant travailler à distance est infime. En outre, plus de la moitié de la masse salariale (5 100 milliards de roubles annuels) est produite par le secteur commercial. Les conséquences du confinement sont donc terribles pour les revenus d’une écrasante majorité de Russes.

Le principal problème de l’économie russe est la pauvreté et la précarité qui touchent la population.

Selon les statistiques établies pour les deux dernières années, près des deux tiers d’entre eux finissent le mois avec un solde nul ou négatif, et 25 % ont une visibilité financière à deux mois maximum. L’allocation-chômage a récemment été réévaluée à 12 100 roubles par mois (149 euros), mais ne dépasse pas 30 % du salaire médian. Au demeurant, les démarches administratives y donnant accès sont si longues et si complexes que de nombreux chômeurs y renoncent. 

Au début d’avril, pour tenter de contenir la propagation du Covid-19, Vladimir Poutine a déclaré que le mois serait chômé jusqu’au 30, avec conservation des salaires. Dans les jours qui ont suivi, 30 % des entreprises ont mis leurs employés en congé sans solde, et 20 % envisagent aussi de le faire. Pour endiguer le phénomène, le président russe a annoncé que l’État prendrait en charge une partie des salaires (à hauteur de 12 100 roubles par salarié), à partir du 18 mai, pour les entreprises conservant leurs effectifs. 

Les bénévoles du service social de l’église orthodoxe offrent des repas aux plus démunis. Moscou, le 16 avril 2020. TASS/EPA/SERGEI CHIRIKOV

Il a également évoqué des emprunts à taux réduit pour les entreprises en difficulté. Reste à concrétiser cette décision de manière efficace : une étude récente du ministère de l’Économie, portant sur l’efficacité d’une mesure équivalente, révèle que peu de banques acceptent de jouer le jeu et que les refus de prêts sont fréquents. 

Le risque de troubles sociaux

En résumé, le principal problème de l’économie russe est la pauvreté et la précarité qui touchent la population. Et les 30 000 milliards de roubles (370 milliards d’euros) en dépôt dans les banques n’y changent rien : 55 % de l’épargne appartiennent à environ 7 % de la population. 

Dans ces conditions, la marge de manœuvre de l’État est extrêmement restreinte. S’il faut dédommager quelque 30 millions de chômeurs sur une longue période, le fonds de réserve diminuera de 10 % chaque trimestre. Or il faudra, dans le même temps, pallier l’effondrement des cotisations au système de retraite. 

Les Russes sont-ils prêts à se serrer la ceinture et à vivre avec 5-7 euros par jour jusqu’à ce que la situation s’améliore ? Nul ne sait ce qui peut se passer si un ménage sur dix se retrouve demain sans avoir de quoi se nourrir. La crainte de troubles sociaux est d’ailleurs prise très au sérieux par les autorités, dont la mesure économique la plus commentée ces dernières semaines – le report du remboursement des emprunts – est limitée aux prêts immobiliers inférieurs à 1,5 million de roubles et aux crédits à la consommation inférieurs à 250 000 roubles. Elle concerne donc uniquement les ménages les plus précaires et les plus susceptibles de descendre dans la rue pour se faire entendre. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *