Pétrole : un accord problématique pour Moscou

L’accord passé dimanche dernier entre les principaux pays exportateurs de pétrole, visant à une réduction de leur production, va bouleverser le marché des hydrocarbures et contraindre la Russie à adapter sa politique énergétique.

L’accord prévoit une baisse de la production pétrolière de 9,7 millions de barils par jour. En incluant les États-Unis, devenus un des premiers acteurs du marché grâce à la révolution du pétrole de schiste, il revêt un caractère historique salué par tous ses signataires. 

Début mars, ne voyant pas arriver la crise sanitaire dans laquelle le monde est désormais plongé, Riyad et Moscou s’étaient lancées dans une féroce guerre des prix. Mais, du fait du confinement planétaire actuel et d’une consommation de pétrole réduite de moitié, les cours se sont dangereusement effondrés, le baril passant sous la barre des 22 dollars pour la première fois depuis vingt ans. Une situation qui ne convenait à aucun pays producteur et a poussé rapidement Russes, Saoudiens et Américains à engager de nouvelles discussions et à ramener les membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole  (l’OPEP) à la table des négociations, avec le soutien du G20. 

Réunion de l’OPEP par visioconférence, le 9 avril 2020. Photo : Kremlin.ru

Pour l’heure, il est difficile de dire dans quelle mesure ces bonnes intentions se concrétiseront et influeront sur le déséquilibre actuel entre une offre surabondante et une demande en baisse constante – d’autant plus que les quotas n’ont pas encore été fixés pour tous les pays.

En attendant, la Russie s’est engagée à réduire sa production de 23 % (2,5 millions de barils par jour) en mai et juin prochains, soit plus que l’Arabie saoudite en volumes extraits quotidiennement. 

Un accord difficile à respecter

Désormais, se pose la question des capacités du secteur pétrolier russe à tenir les engagements pris par le Kremlin. Plutôt enclin naturellement à accélérer les cadences qu’à les ralentir, il était resté dans les clous du précédent accord OPEP+ (entre le cartel et dix autres pays, dont la Russie) en obtenant que les condensats de gaz naturel (un mélange d’hydrocarbures légers) ne soient pas inclus dans ses quotas. Ce type d’« astuce » s’annonce d’ores et déjà plus difficile à mettre en œuvre, les membres du G20 se montrant particulièrement pointilleux sur le respect des engagements. 

Un certain nombre d’acteurs et de sous-traitants de la filière pétrolière pourraient ne pas survivre.

Les pétroliers vont donc devoir se plier aux règles, tandis que les solutions ne sont pas nombreuses. Si les Saoudiens peuvent temporairement stocker leurs excédents de production, la Russie ne dispose pas d’infrastructures suffisantes. Quant à la suspension pure et simple du forage sur certains sites, elle pose un certain nombre de problèmes techniques liés à la composition géologique des sols. 

En Arabie saoudite, les puits de forage font remonter entre 1 000 et 2 000 tonnes de pétrole par jour. En Russie, leur capacité moyenne se situe autour de 9,5 tonnes. Or, dans plus de 85 % des gisements russes (comme celui de Samotlor, en Sibérie occidentale, l’un des plus grands au monde), le liquide récupéré est un mélange composé d’eau et de moins de 4 % d’or noir. Dans ces conditions, le pays devrait fermer entre 30 000 et 40 000 puits (sur environ 180 000) pour respecter ses quotas.

Le gisement de Samotlor en Sibérie. Photo : russos.ru

Par ailleurs, moins de 2 % des puits de Russie sont « éruptifs ». La quasi-totalité d’entre eux nécessite donc l’utilisation de pompes de récupération. Si l’arrêt de ces dernières ne présente aucune difficulté, des problèmes peuvent survenir lors de leur remise en marche à cause de la formation de dépôts de paraffine sur les parois (et celle de cristaux, dans les régions les plus froides), bloquant les mécanismes. Le nettoyage des puits, en plus d’imposer un délai supplémentaire à la reprise de la production, représente un coût non négligeable pour les entreprises. 

L’ombre des sanctions 

Du côté des professionnels du secteur, l’accord laisse un goût amer. Certes, les cours ont déjà commencé à remonter, mais un certain nombre d’acteurs et de sous-traitants de la filière pétrolière pourraient ne pas survivre. Un géant comme Rosneft devrait au contraire s’en tirer à moindre frais, une grande partie de sa production étant automatiquement exportée vers la Chine en guise de remboursement de prêts, sans passer par les marchés. 

Pour le reste, les autorités russes n’ont pas encore évoqué les leviers envisagés pour obliger les compagnies à respecter les quotas. La question est pourtant de première importance : en cas de non-respect de ses obligations, la Russie pourrait se voir sanctionner directement ou indirectement par des mesures restrictives ciblant les sociétés étrangères présentes sur son sol, telles Schlumberger, Halliburton, Baker Hughes, spécialisées dans les technologies de forage. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *